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CINÉCURE - Le Roman de Jim - La petite dernière -

Dernière mise à jour : 14 déc. 2025



DE LA VÉRITÉ MENTEUSE



L’intrigue du Roman de Jim écrit par Pierric Bailly commence par la rencontre, lors d’un concert, d’un jeune garçon âgé de 25 ans, Aymeric,  avec Florence, une ancienne amie. Sans autre forme de procès, elle ouvre son manteau pour qu’il découvre son  gros « bidon » arrondi et qu’il réalise, dit- elle,  « qu’elle est enceinte de six mois ».  Alors qu’elle a quarante ans, sans autre forme de procès aussi, elle révèle qu’elle vit seule et expédie rapidement toute question, d’une phrase simple et sèche, en ajoutant que cet enfant à venir n’a pas de père. Et, sans autre forme de procès, enfin, il a couché avec une femme enceinte au prix de distorsions corporelles pour le moins de style cubiste ! S’était- il fourré dans un coup fourré, foireux…Était- ce une simple distraction comme un simple plan cul afin de tuer le temps avant la naissance de l’enfant ? Cela révélait- il son goût pour les situations compliquées et les histoires tordues? Serait- ce de l’ordre d’un défi qu’il se lançait, excité par le devenir de cette grossesse? Se prendrait- il pour un sauveur ou doutait- il quand même de sa maturité pour oser s’embarquer dans une telle aventure avec cette nouvelle amante ?



Il s’était également fait piégé dans une affaire d’évacuation d’amiante. Avec un ami qui l’avait embobiné, ils se faisaient passer pour des désamianteurs proposant des tarifs imbattables aux crédules clients pressés le grenier de leurs granges ou de leurs maisons.  Cette entourloupe  lui avait valu de purger sa peine en prison et il venait juste d’en sortir.  Sa vie devenait - elle  une fiction placée très vite sous le signe de l’arnaque ? Allait-il encore se faire emprisonner dans une autre cellule familiale ? Cette pièce de théâtre ne saurait durer…


Florence avait souhaité s’éloigner du père… du père biologique. Quel rôle Aymeric  allait- il jouer ? Quand le «  petit » naît, il n’est pas ému comme devrait l’être un père, et même si la mère lui collait dans les bras le mouflet,   il ne moufte pas  mais n’arrive pas à se concentrer sur cette potentielle, étrange et inédite paternité. C’est d’autant plus incongru que tout le monde, à la maternité,  le prenait pour le papa. Et peu à peu, l’indifférence ou la gêne ont fait  place à une attention particulière à l’évolution de cet enfant qui va désormais le toucher et le passionner. Il devient fou de ce môme au point de se croire investi d’une mission auprès de lui. Ce gamin le bouleverse. Maintenant, Jim l’appelait papa et d’ailleurs, il ne savait pas qu’il n’était pas son père. Et pourtant, Aymeric doutait de pouvoir assumer cette fonction paternelle. Un manque  de confiance en lui, d’aplomb, d’assurance ne lui faisaient pas assez croire à ce personnage qu’il allait devenir. Il allait même jusqu’à mentir en lui racontant l’explosion d’un crapaud fumeur, à faire le malin de façon à impressionner un enfant de cinq ans et susciter chez lui une grande admiration pour l’exploit d’un père. Mais un jour, en rentrant du boulot, Florence lui présente Christophe qu’il prend d’abord pour un tailleur de pierre. Ben, non, c’était le premier amant de Flo et sûrement le père. Cet homme venait de perdre sa femme et ses deux enfants dans un accident de voiture. Pour l’instant, il n’était pas question de Jim, il ne lui adressait même pas la parole. D’ailleurs, ironie du sort, même si ce môme n’est pas son fils de sang, on ne cesse de  dire à Aymeric que ce gamin est beau et qu’il lui ressemble.


La présence de Christophe devenait de plus en plus pesante au point que Florence voulut lever le secret en souhaitant qu’il fasse connaissance avec son fils, enfin avec mon, ton, notre fils. Enfin, il ne faudrait pas considérer que Jim devienne une roue de secours, un enfant de rechange. Mais savait- elle ce que Christophe voulait… Et, elle- même ? Mais, lorsqu’au cours d’une promenade dans la montagne, cet « étranger » en vient à poser sa main sur l’épaule de Jim, lui disant : « ah mon gamin, je suis content que tu sois là, toi », c’en est trop pour  Aymeric, il pète un plomb et se barre de l’endroit. Il va ensuite rompre l’embarras de cette situation — plombée par une atmosphère faussement artificielle de convivialité à trois — en disant à ce fils qu’il n’est pas son vrai père et que ce n’est pas lui qui a mis la graine. Jim ne comprenait pas trop la différence entre le biologique et l’adoptif et leur demandait pourquoi on ne lui avait pas dit plus tôt : « Mais aujourd’hui, c’est qui mon père ? » ajouta-t-il ? Non, décidément, il ne pouvait se dépatouiller de cette promiscuité poisseuse, de ces substitutions forcées. Alors, cette fois, il se barre définitivement de cette maison de campagne et part vivre en ville chez sa sœur. Avec  sa complicité, ils s’amusent à échafauder un plan criminel pour éliminer l’intrus sans laisser de traces : empoisonnement, étouffement, dissimulation de l’assassinat en suicide en pendant une corde au garage. On ne pourrait pas douter de l’authenticité d’un tel passage à l’acte vu le drame de la perte de sa femme et ses deux enfants qui l’avait profondément endeuillé.


Aymeric réalise aussi que toutes ces circonstances l’ont progressivement coupé  d’une complicité avec Florence et que cet état de fait  ne peut que les éloigner et acter leur séparation. La première chose que va lui proposer cette dernière, c’est une cérémonie officielle, comme un baptême où, en mairie, va lui être conféré le titre de «  parrain » ,  au son de la musique du film éponyme relatant le monde interlope de ce milieu. Et puis, acte II, coup de théâtre suivant la scène précédente, elle lui annonce , dans la foulée, qu’elle part à Montréal au Canada, Christophe souhaitant se lancer dans une nouvelle vie, se réinventer ailleurs, loin des fantômes disparus. Alors, comment vivra-t- il sans Jim ? Insupportable ? Pourra-t- il aller les voir ? Au moment du départ, la voix  de Jim sur son portable  le fait chialer : «  Je voulais juste te dire un chose, je voulais te dire que c’est toi mon papa ».


Même s’il avait du mal à se l’avouer, Aymeric entendait une petite voix au fond lui qui « commençait à lui chuchoter que cette histoire de baptême, c’était une belle arnaque », alors que cette fête voulait se faire passer pour une promotion. Un parrainage mafieux en quelque sorte ; naïf, il ne s’était pas méfié. Il était tombé dans le panneau, s’était fait berné, « baisé » pour tout dire. Il aurait peut- être mieux fait de tuer Christophe.


Florence devait lui envoyer les billets d’avion pour qu’il aille les voir au Canada, mais elle prétextait une panne de batterie de son portable, renvoyant toujours au lendemain, au surlendemain. De plus, il ne pouvait parler à Jim, elle argumentait qu’il était toujours fourré chez des copains au point qu’il en perdait le sommeil se demandant si son gamin n’était pas mort. Flo tergiversait,  insistait maintenant pour lui faire comprendre qu’il ne devait plus chercher à les joindre, qu’il fallait qu’il tourne la page. Elle  se répandait alors  en excuses… et même en s’excusant de s’excuser.


Et puis, un jour, Florence lui annonce qu’à l’occasion de la vente de la maison de sa mère, elle va retourner en France, et donc possiblement le revoir mais sans Jim. À l’occasion de ces retrouvailles dans un bar, Florence ne manque pas de s’excuser encore de sa brutalité et de sa cruauté, tout en la justifiant : le comportement de Jim s’était sérieusement dégradé : il ne parlait plus, s’était totalement renfermé, se montrait odieux et violent avec Christophe. Il leur faisait payer ce déménagement qu’il n’acceptait pas. Alors, ce couple a décider de couper les ponts avec Aymeric, non sans inventer une histoire qui ne faisait que redoubler l’arnaque . Ils firent gober à cet enfant de dix ans, avec l’appui d’un faux mail, qu’Aymeric ne voulait plus le voir et qu’il en avait marre de jouer le rôle de simili- père à distance, de faire semblant.


Jim a failli les démasquer, les soupçonnant d’avoir écrit eux- mêmes ce mail falsificateur. Il a essayé d’appeler mais on lui a dit que le numéro avait été bloqué, qu’on état prêt à faire un aller- retour pour lui casser la gueule et que, de toute façon  Aymeric voulait un enfant, un enfant à lui. Jim s’est mis à détester sa vie antérieure et à se rapprocher de ses parents biologiques. Après ce rendez-vous, ce  « simili- père » doit se rendre à l’évidence de cette diabolique simulation, de cette nouvelle tromperie. Il ne voulut pas voir la photo de ce fils que Florence lui tendait et, plus que sonné, abasourdi, n’eut la tristesse de réagir que par la froideur et l’indifférence. Une autre dissimulation l’attendait. Rôdant autour de la maison où ils avaient vécu, il reconnut « son » fiston, en chair et en os ( même s’il avait grandi de cinq ans)   par la porte de la cuisine. Il aurait pu envoyer un pavé dans la baie vitrée ou carrément sauter, mais il fut envahi d’un sentiment d’irréalité qui le tétanisait. C’était comme un film auquel il n’appartenait plus aujourd’hui. Affaire classée, dépénalisée ? C’étaient eux les coupables de mal- version, de falsification. Un certain détachement le saisissait et le dessaisissait de cette histoire qu’il ne voyait plus désormais sous l’angle du conflit, de la déception, du drame, de l’échec.


Jusqu’au jour où… nouveau rebondissement, une ancienne connaissance surgit et lui apprend que Jim est de nouveau en France et qu’il aimerait le voir. Comment allait- il se comporter face à lui? Froideur, distance, régler ses  comptes avec sa mère, lui dire la vérité ? En tout cas faire en sorte que ses réactions ne l’abîment pas davantage. Allait- il vraiment s’impliquer ou se protéger d’un nouveau séisme émotionnel ? Et, du reste, Jim viendrait- il  ?


Ce fut le cas ! La vision de ce grand garçon produisit comme un éboulement du corps d’Aymeric. Il choisit, plutôt que de chambouler, saccager tous ses repères, une nouvelle mystification qui exonérait les  parents biologiques de toute responsabilité. Il se servit de l’alibi proposé par Florence en inventant la rencontre amoureuse avec une Samantha (ça ment une nouvelle fois) qui l’aurait obligé à choisir entre elle et lui et confie,, en plus, que cette histoire l’a d’autant plus bousillé, déglingué, anéanti, que cette femme a fait  une succession de quatre fausses couches.


La version filmée des frères Larrieu, ajoute un supplément d’intensité lors d’une scène embrassant un large panorama où Jim — qui pratique l’escalade — défie ce parrain supposé l’avoir trahi , par une joute verbale qui fait monter les enchères de la provocation sur les parois de rochers surplombant  à pic le fleuve.  Une sensation de précipitation, de  vertige nous saisit dans le suspens d’une chute mortelle ou suicidaire qui pourrait entraîner Aymeric dans le précipice.   

×

Lors d’un concert auquel ils avaient décidé d’assister, avec le grand plaisir de partager ce moment, Aymeric se rend compte que Jim n’est pas là, il est ailleurs et s’approchant de lui, se voit repoussé violemment. Le garçon fait éclater sa colère en lui révélant qu’il se sent oppressé,  étouffé par les sollicitations et pressions permanentes qu’il exerce sur lui : « tu cherches à tout prix à combler ce trou noir de treize ans mais ça n’a aucun sens. C’est trop tard, tu m’as laissé tomber pour cette femme, j’ai toujours cette rancœur, je n’arrive pas à te pardonner. Faut qu’on arrête de se voir ». Sa nouvelle copine, Olivia, présente aussi à ce concert, lui hurle (vu l’intensité des décibels )  qu’il doit maintenant tout lui dire. Alors, Aymeric crie aussi  et même gueule pour se faire entendre malgré le volume sonore, alors qu’il avait pensé rester prisonnier de ce mensonge gluant durant toute la vie. Ils se sont éloignés de la scène et de  ce mur d’enceintes (drôle de bande- son pour une révélation) afin de lever et dévoiler tous ces arrangements ou dérangements avec la vérité ( ce n’était pas Aymeric qui avait coupé mais sa mère qui avait monté de toutes pièces la fausse existence de Samantha. Peut- être aussi que cet alibi proposé par Florence l’arrangeait et justifiait son attentisme et son inaction.


Ils sortirent de la salle de concert, marchèrent jusqu’aux berges du Rhône, avancèrent à contre- courant du fleuve. C’est alors qu’ Aymeric se sentit dériver lentement (sans doute les effets cumulés de la drogue, de la fatigue, de l’alcool)  et s’effondra brutalement. Les pompiers sont arrivés et questionnent Jim et l’état de santé d’ Aymeric :


— C’est votre père ?


Non, c’est mon…C’est mon…


Vous avez mal quelque part monsieur ?


— Enfin, c’était mon père.

Le pompier qui prenait sa tension a éclaté de rire : il est encore vivant. Regardez, il respire.


—  C’est pas ce que je voulais dire, dit Jim,  en riant lui- aussi. C’était mon père quand j’étais petit. Maintenant, c’est mon parrain.



Cette fiction romanesque pourrait témoigner de ce que Jacques Lacan qualifie de vérité menteuse, en se demandant par ailleurs si le réel mentait.  Mais comment entendre cet étrange accouplement prenant la forme d’un oxymore? Est- ce à dire que la vérité ne cesse de mentir, qu’il n’y a que mensonge dans la soi-disant vérité ou plutôt que la prise de la vérité se manifeste dans la méprise des équivoques ,  le malentendu des ersatz.


Dans ce roman,  Aymeric commence sa vie, prisonnier d’une arnaque commerciale à l’amiante. Il rencontre une ancienne amie laissée tomber enceinte dans la perspective ambigüe de jouer un rôle paternel de substitution (masque de grossesse).  Cette  femme lui propose d’être intronisé, lors d’une cérémonie officielle, comme parrain de l’enfant mais cette pseudo- reconnaissance symbolique cache le départ imminent de ce couple, de ces parents biologiques, à l’étranger. Il envisage quand même d’aller retrouver Jim, là- bas, au Canada, mais de multiples subterfuges le roulent dans la farine et empêchent ces retrouvailles. On lui invente une nouvelle amoureuse qu’il aurait choisi au détriment de ce gamin  et qu’il aurait donc laissé tomber. Il en rajoute même sur cette version falsifiée de l’histoire en ne voulant pas révéler à Jim toute la fausseté de ce montage de peur d’aggraver sa détresse.  Finalement, il se décide à se désencombrer du poids de ses mensonges en révélant la vérité tressée dans la trame de ce tissus de mensonges.  À la faveur d’une perte de connaissance consécutive aux émotions suscitées par cette révélation, il vient à la réalité et sera reconnu par Jim dans la fonction paternelle d’un vrai parrain.


La traversée de tous ces leurres, de tous ces semblants, — de succédanés en succédanés —  la levée des refoulements ( ne pas vouloir dire) des dénis ( ne pas vouloir savoir, voir la réalité) des faux- fuyants ( mystifications et constructions fictives) auront  fait relève et  épure de cette histoire.






La petite dernière


Un roman converti en film


Une anaphore qui semble sans fin au fil de ses répétitions et ses variations — telle une interminable psalmodie ou un phrasé de rap — se poursuit tout au long de la trame du roman de Fatima Daas, La petite dernière. Cette insistance, sous forme de notations laconiques  mais incisives, porte sur un essai sans cesse renouvelé de fixer l’identité du principal personnage du texte : un enfant, une petite fille, une jeune fille. Elle fait l’incipit de tous les paragraphes réitérant un invariant notoire (prière de savoir qu’elle est  musulmane)  marqué par un style lapidaire qui lui sert à se jeter souvent la pierre :


 « Je  m’appelle Fatima, la plus jeune des filles du prophète Mohammed ; je  porte un nom  symbolique  pour l’islam qu’il ne faut pas salir ».


 Le ton est donné. Fatima sera sans cesse tourmentée par le risque de transgresser la pureté prônée par la religion musulmane. Ablutions, purifications rituelles de toutes les parties du corps prescrites avant la prière scanderont différents moments de la journée.


« Je viens au monde par césarienne. Après ma naissance , à trente ans, ma mère a fait un infarctus. Je m’en veux d’être née. Je ne nais pas asthmatique, je le deviens.

 Mon père espérait que je serais un garçon. Pendant l’enfance il m’appelait «  mon petit fils. Il dit souvent : «  tu n’es pas ma fille ». Pour me rassurer je comprends que je suis son fils.


Son inscription dans l’ Autre parental cumule une récusation de sa naissance ainsi qu’un flottement Idenrificatoire sur son genre.

D’emblée, son existence sera mise sous tension entre condamnation , étouffement et respiration. Lorsqu’elle rencontre un imam pour parler de sa probable orientation sexuelle, c’est comme si elle superposait trois situations où elle se ferait condamner : elle associe l écriture de ce homme  à la calligraphie d’un toubib qui pourrait l’opérer et déclarer ensuite qu’il n’y a rien à faire pour elle. Entrer dans le bureau de l’imam serait entrer dans le bureau du proviseur et être sévèrement  sanctionnée pour avoir fait encore une bêtise. Faute impardonnable de son origine qui convoque la pulsion de mort :


« La première fois que ma mère me parle de la mort de notre grande sœur, Soumya, je lui dis que Soumya a de la chance. Alors, je priais pour être une Soumya, moi aussi. Je savais que je n’allais pas être ce qu’on appelle une bonne, une vrai musulmane ».


Malédiction prophétique ! Pourtant, elle sent Dieu partout où elle va, elle sent sa grâce l’envelopper, elle se confie à sa protection.  Pourtant aussi, elle se dit menteuse. Elle écrit des histoires pour éviter de vivre la sienne.  Elle ment par survie. Elle argue des problèmes de vie d’une autre lesbienne musulmane lorsqu’elle consulte l’imam. Elle dissimule son propre cas derrière le mensonge d’un roman qu’elle rédige et qu’elle pourra faire lire à sa mère quand il sera terminé, repoussant ainsi, le moment délicat de la  révélation de son homosexualité. Elle fait croire,  en l’écrivant sur la buée de la vitre de sa maison qu’elle est amoureuse d’un garçon. Et d’un autre côté, elle affirme de plus en plus une identification de « mec » :


« Je commence à m’habiller comme un garçon. Je mets des sweats à capuche, des joggings. J’attache mes cheveux en chignon ou en queue de cheval. Parfois, je mets une casquette prêtée par un ami.

Je suis en cours de sport là première fois que j’ai mes règles. Je réalise que je suis une fille. Le soir , je dis à ma mère que je veux pas.

Elle m’explique que c’est naturel.

Je déteste la nature.


Elle pense être une adolescente perturbée,  instable, inadaptée, chtarbée : elle agresse un garçon qu’elle traite  ( projection oblige) de pédé tout autant qu’elle injurie sa prof à l’occasion d’une punition qu’elle juge injuste. Elle dévoile à une amie qu’elle s’est inscrite sur des sites de rencontre, non pour rencontrer des gros porcs mais, pécheresse, qu’elle  va  plutôt partir  à la pêche  de «  hamsters » … ce qui les fait beaucoup rire toutes les deux. Sa mère la surprend, un matin, en train de couvrir ses cheveux de gel. Cette maman  rappelle «  que Dieu a créé l’homme et la femme et qu’il n’aime pas quand une fille veut ressembler à un garçon ». Ironiquement, elle nous dit « qu’elle  a fait quatre ans de thérapie,  que c’est sa plus longue relation et qu’elle s’arrange pour exprimer à la psy ce qu’elle suppose que cette professionnelle attend d’elle ». En ce moment, elle serait plutôt polyamoureuse et refuse l’étouffement du couple où l’une voudrait que l’autre soit comme elle veut. On ne peut, après,  que culpabiliser de cette exigence possessive, on ne peut que s’en vouloir :


Je fréquente deux femmes. Je trouve chez l’une ce qui manque à l’autre. Tu ne révéleras pas ce que tu ressens, ce serait ressembler à ce que tu ne veux pas être. Un couple normal, une relation exclusive. Un couple dans les convenances avec de la jalousie, de l’appartenance, de la sécurité, de l’étouffement, de l’amour. Si l’une tombait amoureuse, il fallait tout arrêter ou être capable de le cacher le plus longtemps possible. Mes parents m’avaient appris l’art de la dissimulation. Ne jamais rien dire. Cassandra m’en voulait de ne pas lui en vouloir. Je m’en voulais de lui en vouloir.


Son père disait souvent « que les mots c’est du cinéma  qu’il n’y a que les actes qui comptent ». Quand il voyait à la télé  deux personnes dire « je t’aime », ça lui provoquait un grand dégoût. L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. Elle ajoute :


« Par ailleurs, je crois que c’est terrible de dire : je t’aime. Je crois que c’est aussi terrible de ne pas le dire. De ne pas réussir, s’en empêcher ».


Une copine lui recommande de ne pas utiliser l’expression Gay Pride qui ne peut que rendre invisibles les lesbiennes. Elle répond que si elle fréquente ces milieux, c’est qu’elle pense ces espaces comme des « refuges ». Dans une relation plus intime, duelle, elle est interrogée par l’autre sur ses biais,  son penchant au « comme si », son recours au faux- semblant, sa façon de biaiser.


« Tu me fais l’amour comme si tu m’aimais, mais ce n’est pas le cas. Soit on baise, soit on fait l’amour, Fatima. Mais arrête de faire semblant.


Censée être une fille, elle se met en couple avec Adel, garçon tunisien musulman, finit par coucher avec lui pour le tromper ensuite et provoquer la rupture. Ils se séparent pour se retrouver et fait tout pour que ça se termine mal. Ça lui donne la nausée. Elle prend l’alibi d’une amie à laquelle elle prête son problème : elle ne peut plus se mentir, elle aime les femmes. Ce à quoi, il lui est répondu, malicieusement :


« Ton amie, pardon, je suis désolée, excuse- moi. Elle ne doit pas rendre licite l’illicite. Qu’Allah l’enveloppe de Sa grâce divine et lui donne force et courage, crée pour elle un miracle, un homme qui a des qualités féminines ».


Elle revient sur son origine, ressasse le mektoub, son destin :


« Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière, celle à laquelle on ne s’est pas préparé. À vingt trois ans, j’entends ma mère dire à ma sœur Dounia que deux enfants c’est suffisant. Elle insiste: je voulais m’arrêter après Hanane. J’écris le soir à l’encre noire dans un carnet rouge : je suis une erreur, un accident.


Elle peut implorer la miséricorde de Dieu, cet Allah aux quatre vingt dix neufs noms, tout autant que déclarer être aimanté par le mal :


« C’est comme si c’était une partie de moi, non, quelque chose de plus fort, de plus grand , mon double. Le double qu’on ne peut pas faire taire. Cette voix, c’est mon nafs — mon âme — qui m’incite au mal.


Elle reculera encore devant la révélation auprès de  sa mère de son orientation lesbienne supposée maléfique au regard de la religion musulmane. En passer par le biais d’une  fiction romanesque qu’elle aurait écrit afin de déguiser son propre cas, ne suffira pas à lever son empêchement  à dire la vérité à ses parents.


Cette dernière scène entre la petite dernière et sa maman  sera reprise dans le  film d’ Hafsia Herzi, émouvante, pathétique par le très long  gros plan sur le  visage de cette adolescente ruisselante de larmes prolongeant pour le spectateur le suspens.  Elle  ne fendra pas l’armure, ne  réussira pas à faire s’écouler la vérité… du moins, à cet instant- là. Ce traitement pudique et sobre de l’image contraste avec la débauche  de prises de vue sur des baisers interminables, une représentation de l’homosexualité féminine exclusivement mise en boîte de nuit et qui provoque, au final, l’effet inverse d’une libération virant à l’obscénité d’une saturation. La longueur de ces séquences écrase les nuances affectives décrites subtilement dans l’écriture romanesque. Pas de monologue intérieur ou de voix off pour faire passer  les tensions ressenties par  Fatima, tiraillée entre la religion musulmane familiale et la découverte de son orientation sexuelle et marquée aussi non seulement par une naissance non- désirée mais également par  une assignation identificatoire masculinisée. Sensation d’être toujours  à côté d’elle- même.  Peut- elle consentir à l’amour sans répéter le sabotage de son origine ?

Tout au plus,  le film met en scène un possible « accident de vie »  une rencontre avec une jeune femme dont, au petit matin, elle aperçoit les médicaments sur la table de nuit et qui lui signifie qu’un mal- être l’empêche de poursuivre leur aventure et qu’elles doivent se quitter. Elle découvre ainsi la difficulté de la relation à deux — quelles que soient, du reste, les orientations sexuelles — cette fois- ci, loin de l’étourdissement de la vie nocturne, mais dans le partage du quotidien. Après hésitations,  et tergiversations, elle acceptera finalement de reprendre contact ( et non sans un mouvement de rejet),  de renouer avec cette partenaire qui a le culot de lui  demander si elle a trouvé quelqu’une autre alors qu’elle- même l’a abandonnée,  laissée en plan sans répondre à ses messages.

Vouloir raboter les doutes, les embrouilles, ce qui peut faire encore tourments dans l’orientation lesbienne de cette «  petite dernière » sous prétexte de soutenir une cause — par ailleurs légitime par rapport à des stigmatisations ou des pays qui la criminalisent encore — donne à ce film par rapport à la finesse du roman, une sensation d’outrance et de scénarios sur- joués.


Jean Louis Sous







 
 
 

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