Le cancer du sens



Organe

- combinaison d’éléments cellulaires

remplissant une fonction déterminée

- organe des sens

- porte-parole (instrument, intermédiaire)

par lequel un organisme institutionnel

peut s’exprimer.

- journal, publication périodique

exprimant les opinions d’un parti

ou les intérêts d’un groupement.

Au sujet de l’événement

Il peut arriver, il arrive qu’au décours d’une cure analytique, une analysante ou un analysant déclare un cancer, vous confie qu’après avoir passé une biopsie, ce diagnostic lui est tombé dessus comme un verdict incontournable, une chose inouïe. Comme si, brutalement, toute son histoire précipitait, se précipitait, réduite à l’échelle d’une histologie. L’image spéculaire du corps, l’étoffe du sujet bascule brusquement vers l’imagerie médicale des tissus, se réduit à une analyse bio-chimique.

« L’oncologue m’a dit que ma tumeur était cancérogène… euh, cancérigène. J’ai reçu ce diagnostic comme un coup de massue, je me suis retrouvée tout en vrac. Comment je vais pouvoir regarder mon histoire, maintenant ? »

Cette bévue de langue, le lapsus de cette jeune femme pouvaient laisser entrevoir un possible interstice où tout ne se tisse pas autour d’un langage d’organe, ne se réduise pas au collapsus d’un effondrement, à la jouissance mortifère de cellules erratiques et proliférantes. Parler d’érogénéité, en la matière, pourrait paraître scandaleux, obscène ou déplacé sauf, si sur l’Autre Scène, on peut considérer que les modes de jouissances sont troubles, peuvent en rajouter sur le plus-de-jouir d’une douleur, qui rompt avec le principe de plaisir et son homéostasie de la moindre tension. La relation à ce « cauchemar » pourra entraîner un récit, un dire qui laisse échapper quelques formations de l’inconscient (rêves, lapsus…) au regard de la transformation et des déformations du corps. Eu égard aux sollicitations et pressions médicales poussant à prendre en charge le patient, le soutenir psychologiquement (battez-vous, il faut vous battre contre la maladie) pour qu’il accepte et suive son traitement (au risque de lui faire porter la responsabilité d’un éventuel échec ou le culpabiliser d’une issue fatale) l’énigme sera de mise, suspendant toute imputation causale entre l’organique et le psychique (il serait passablement totalitaire et obscène de ne retenir sauvagement que le psychogène) pour entendre ce qui noue l’intrigue, ce qui revient à l’Un et à l’Autre, dans cette intrication d’organes (traces des imprégnations imaginaires, langage corporel, voix sur-moïque, montage du fantasme pris dans le collage de lalangue pulsionnelle). Attention flottante entre sujet de la science, sujet du désir et sujet de la jouissance.



Faute de sens

Et, du reste, bien avant que se développent des métastases corporelles, surgissent d’innombrables allégations, supputations ou incriminations (l’alcool, le tabac, les pesticides, les perturbateurs endocriniens…) de multiples ramifications interprétatives destinées à fournir des prothèses de sens (de survie aussi) pour justifier, expliquer, comprendre ce qui peut apparaître comme non-sens, s’insurger ou en accepter la fatalité, selon les figures imposées d’une forclusion, d’un déni, d’un refoulement:

- C’est impossible, c’est inconcevable, je ne peux pas y croire, il a dû y avoir une erreur sur les analyses. Je n’en reviens toujours pas.

- Pourquoi ça tombe sur moi? Je ne mérite pas ça, c’est injuste, je ne fume pas, ne bois pas et mange une nourriture saine.

- Je sais bien que c’est une grave maladie, mais je ne changerai pas mes habitudes pour autant.

- Oui, je sais, ça devait arriver, je m’en doutais c’est comme ça, c’était écrit.

C’est comme si, devant la piqûre ou la morsure d’un événement dont l’excès le déborde, devant le risque d’y être assujetti, le sujet vacillait dans la permanence de ses fondements (ousia) ou la pérennité de ses soubassements (upokeimenon). Il se ferait surjet, insurgé, et, par sur-interprétation, tentait à tout prix, de rabouter les morceaux, de faire couture, re-piquer à l’endroit de la maladie, les bords de cette plaie béante ouverte par cette annonce délétère… qui n’advient pas, du reste, sans secouer, aussi, l’analyste, traversé, alors, par de multiples interrogations:

- La trame associative de l’analysante ou de l’analysant laissait-elle présager un tel accroc, un tel déchirement? Pouvait-on présager de cette péripétie? - Serait-ce du même ordre que lorsque éclot, brutalement un délire, une décompensation provoquée par un forçage interprétatif?

- Ou alors, cela n’aura été que l’aboutissement d’un lent processus d’incubation? - Mais quelles couches, quelles strates seraient en jeu dans une telle accumulation?

Passé ce temps de sidération, l’analyste se dit alors qu’une analyse n’est pas une sinécure, un espace-temps protégé à l’abri du fracas du monde et des événements publics (techniques, scientifiques, idéologiques, économiques, politiques) ou privés (naissances, deuils, maladies, faillites, accidents, séparations…) qui peuvent venir frapper à la porte de son cabinet. Difficile de supposer qu’il y a eu un déroulement intrinsèque de l’analyse sans intrusion de l’extrinsèque ou du dehors. L’exogène parasite l’endogène au point que la distinction cartésienne entre res cogitans et res extensa paraît bel et bien caduque. La substance n’est plus à entendre comme un substrat, une instance qui se tient dessous mais comme une substance jouissance avec laquelle s’aborde la réalité (l’émergence d’un fait) et l’effet de réel qui en découle pour le corps. De sorte que ce qui se présente comme une demande spécifique, au moment de l’entame, en un temps donné, précis, daté, peut dériver, bifurquer, essaimer en fonction de ce qui arrive à l’analysant. L’événement refait le lit de la structure en entrant à nouveau en résonance avec les séquences signifiantes du sujet et de ses représentations, en venant percuter, catalyser les agencements de son plus-de-jouir et y produire de nouvelles séquelles. Ça lui arrive, ça lui est arrivé. Les circonstances bousculent les instances psychiques. L’événement bouleverse, met en cause, met sens dessus-dessous le régime des causalités et ce « sens dessus-dessous » n’est pas à prendre comme une simple ligne d’erre métaphorique mais à formaliser comme ces points de croisement et d’interruption des cordes nodales (imaginaire, symbolique, réel), l’une passant en-dessus ou au dessus de l’autre, dans le chiffrage borroméen du sujet. Son battement ne réside plus exclusivement représenté dans l’intervalle, la liaison entre deux signifiants dans leur dimension symbolique. Dans cette hypothèse psychosomatique de l’altération de l’Autre, que s’est-il passé pour que, dans le surgissement d’un cancer, il y ait lésion, sabordage et perforation du corps, dans ses différents registres (faille narcissique de l’image spéculaire, défaillance du symbolique, blessure somatique réelle)? Comment penser que le signifiant ne ferait plus limite, bord à une possible jouissance létale, ne supporterait plus une alternance, une altérité pour représenter le sujet. Collapsus de la représentation au point que cette suite de signifiants s’emboliserait, se coagulerait dans un précipité où, sans écart, cette série serait réduite à se signifier elle-même dans une équivalence corporelle. L’impondérable, l’inattendu d’une telle irruption corporelle peut donner lieu à un récit qui affecte, remanie le titrage et la pondération de cette équivalence R.S.I.

Le ventre du grand Autre

Dans son séminaire La psychanalyse à l’envers, Jacques Lacan déplace la notation du signifiant binaire S2 (qui fonctionnait dans son couplage avec le signifiant unaire S1) faisant de cette nouvelle indexation le lieu de l’Autre en tant qu’essaim bourdonnant de signifiants, savoir insu qui ne se sait pas, savoir sans sujet. On ne sait pas là-dedans qui c’est qui sait, ce qu’il écrira plus tard dans la séance du 11 juin 1969 du séminaire De l’Autre à l’autre, de deux façons: qui c’est qui sait, qui sait qui c’est. Il ne s’agit plus, dès lors, d’une localisation de l’ordre d’un élément discret mais d’un réseau à réverbération réticulaire:

Cet autre signifiant n’est pas seul. Le ventre du grand Autre, du grand A en est plein. Ce ventre, c’est lui qui donne, tel un cheval de Troie monstrueux, l’assisse de ce fantasme d’un savoir totalité. Il est bien clair que sa fonction implique que quelque chose y vienne frapper du dehors, sans ça, jamais rien n’en sortira et Troie ne sera jamais prise.

Ce serait de l’ordre de la fixité d’un fantasme que de croire que ce Grand Autre se bouclerait sur lui-même comme monde, complétude ou totalisation fermée. Ce « ventre » comme le nomme Lacan, les parois, les enveloppes de son intérieur peuvent être affectées par le choc de signifiants venus d’événements mondains qui dérangent l’ordre organique et symbolique de son assise. Ainsi, le sujet a du mal à se contenir lui-même, il se met hors de lui. Comment ça tient encore ensemble, comment ça va désormais s’assembler? Un certain réel frappe, ça ne fait plus semblant. Jacques Lacan reviendra sur cette allusion à la guerre de Troie dans le passage suivant:

Ce lieu de l’Autre, je l’ai comparé à un cheval de Troie qui fonctionnerait en sens inverse, à savoir qui engloutirait chaque fois une nouvelle unité dans son ventre, au lieu de les laisser dégorger sur la ville nocturne. C’est bien en quoi cette entrée du premier 1 est fondatrice, fondatrice en ceci qu’il est très simple, c’est que c’est le minimum nécessaire pour que ceci soit: que l’Autre ne serait d’aucune façon se contenir lui-même sauf à l’état de sous-ensemble.

Dans la mesure où l’Autre n’est pas Un (il est par définition autre, toujours autre) ce lieu, que la théorie des ensembles permet de formaliser ne saurait se contenir lui-même, sauf à titre de sous-ensemble. Il peut être formaliser par l’écriture suivante:

1 —> { 1,Ø }

De manière minimaliste, un trait par lequel le sujet aura, de nouveau, à tenir compte, peut venir le frapper de l’extérieur (trajet inverse au dégorgement des guerriers du cheval de Troie) et le représenter auprès du trait unaire qui déjà assurait ou garantissait son assise. Cette « frappe » (comme machine à réécrire perpétuellement l’histoire) ne peut qu’altérer cette consistance. Le lieu de l’Autre, en tant qu’incomplétude de ce Un demeure non-clos sur lui-même, comme un ensemble vide virtuellement ouvert à « potentialiser » d’inouïs signifiants ou d’inédites intensités.

Il s’agit en somme de ceci, que pour ce qui se laisse prendre dans la fonction du signifiant ne peut plus jamais être deux sans que se creuse au lieu-dit de l’Autre ce à quoi j’ai donné le statut de l’ensemble vide.

Ce « creux » peut se révéler manque radical, vidage, hémorragie du sens (trauma) tout autant que rage devant ce cumul, ces « trop-matismes » qui écrasent, saturent le souffle, l’intervalle et la circulation pneumatique du sujet. Et du reste, à la fin de ce séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan introduira la dimension de l’un-en-plus comme extérieure à l’intériorité subjective (j’ai eu ceci, j’ai eu cela, et en plus, il m’est arrivé ceci et en plus, il m’est arrivé cela). Il superposera ou substituera au signe de l’ensemble vide la lettre a, marquant par là-même, le plus-de-jouir en jeu dans toute nouvelle frappe signifiante:

1 { 1, a }

Dans la légende grecque, grâce à la ruse d’Ulysse qui cache une série de guerriers dans une construction la faisant passer pour la simple langue de bois d’une gigantesque statue et grâce à la feinte du Grec Sinon qui réussit à persuader les Troyens d’abattre les murailles de la ville pour laisser entrer cet énorme cheval dédié à la gloire d’Athéna (elle les protégera et leur assurera une toute-puissance quasi éternelle) les combattants ont pu se déverser, de nuit, sur une ville endormie, les attaquant par surprise. Hélène dont le rapt par Pàris avait déclenché cette guerre, voulut, aussi, tendre un piège aux guerriers grecs, en tournant autour du cheval, en frappant, en creux, sur ses flancs, imitant la voix des femmes de ces soldats afin de susciter, par le biais de cet enchantement, leur trahison et leur reddition. Ce recours au stratagème du cheval de Troie place cette métaphore sous le signe de la tromperie, du recel du lieu de l’Autre. Quelles lettres volantes ou volées peut-il bien receler? Quels scellés auront-pu être posés à son entrée? Dans cette citation, la langue utilisée par Lacan (peut-être en raison de cette métaphore ventrale) s’avère viscérale, pulsionnelle: dans ce champ de bataille, le trajet peut s’inverser dans le sens d’un dedans vers le dehors (engloutir) ou en fonction de l’orientation dehors/dedans (dégorger). Aller-retour d’un transit presque intestinal. Mais cette liaison, cette allusion mythologique demeurent prises dans le champ sémantique d’une comparaison.

Liaison/lésion

Tout au contraire, une infraction perpétrée dans le corps, l’effraction de viscères éloigne de toute erre métaphorique. Dans cette hypothèse, à la différence de la conversion hystérique qui fait passer, comme nous le dit Freud, des représentations contrastantes, incompatibles ou inconciliables (réalisation d’un désir interdit) dans l’innervation corporelle, la lésion, la perforation aurait comme séquelle et conséquence que la liaison au symbolique serait rompue, interrompue. Il ne s’agirait plus de tensions conflictuelles (devant la sommation d’événements « extimes » dont les signifiants, les saillies et les intensités sont venus frapper le sujet au plus intime de ses entrailles) mais de choses innommables, la chose inconcevable dont le maléfice, interprété sur le gril imaginaire et ré-enflammant la répétition de réminiscences encore brûlantes, est passé dans le réel du corps . On peu remarquer que res en latin (la cause, l’instance juridique) rime et s’arrime avec le reus de la culpabilité.

Dans le mécanisme de la conversion, Freud distingue deux régimes associatifs:

1 / Une conversion par symbolisation, où, par exemple, devant la sidération, l’impuissance à faire bouger , changer les conditions existantes, la patiente s’exprime par un trouble de la locomotion (astasie-abasie) symptôme d’une phrase suspendue en quelques membres: « rester clouer sur place, n’avoir aucun appui…). Ça s’est vidé au niveau du corps, la sensibilité s’est anesthésiée et a déserté le champ de la motricité.

2 / Et une forme de conversion par simultanéité des liaisons associatives: la zone corporelle concernée peut rappeler un endroit du corps où un père malade posait sa jambe pour que sa fille lui refasse les bandages, de même qu’une odeur (mets brûlés, odeur de cigare) peut revenir sous forme d’hallucinations olfactives, en rapport avec des scènes de tensions conflictuelles.

Hypothèse-holophrase

L’hypothèse envisagée dans cette étude sera de faire valoir que si le cancer participe d’une économie dite « psycho-somatique », le crédit métaphorique est particulièrement grignoté, rogné, les champs de la condensation et du déplacement freudiens, les tropes de la métaphore et de la métonymie se voient largement entamés. Et de plus, le premier temps, le premier tir de sommation, en tant que dernier avertissement avant une issue possiblement mortelle et fatale paraît passablement dépassé. Est-ce à dire que cette langue d’organes (réduisant l’intervalle du sujet comme peau de chagrin) relèverait, comme nous l’indique Jacques Lacan, d’une holophrase ? Comment entendre la gélification des signifiants au regard de la comparaison (encore métaphorique) des « paroles gelées « empruntée au Quart Livre de Rabelais? Dans la séance du 10 juin 1964, du séminaire Les fondements de la psychanalyse, Lacan propose une formalisation « qui nous permettrait de situer ce qui est concevoir de l’effet psychosomatique.» Elle est précédée du commentaire suivant:

J’irai jusqu’à formuler que lorsqu’il n’y a pas d’intervalle entre S1 et S2 , lorsque le premier couple de signifiants se solidifie, s’holophrase, nous avons le modèle de toute une série de cas, encore que dans chacun, le sujet n’y occupe pas la même place.

Suit la formule ou les formulations qui sont transcrites ainsi:

X <> S1

O. s, s’, s’’, s’’’, … S (i (a, a’ , a’’ , a’’’, …))

S2

O. S , s’ , s’’ , s’’’ , … : suite des sens

i (a, a’ , a’’ , a’’’, … : suite des identifications

Le style hyper-compressé et condensé de cette formalisation (qui lui donne une forte impression d’hermétisme) n’est pas sans susciter de nombreuses interrogations et appeler plusieurs remarques: comment repérer, localiser ce que représentent S1 et S2 ? Que recouvre le couple des deux indexations 1 et 2 ? Sur quoi porterait le couplage? Comment entendre cette qualification linguistique d’holophrase? L’X inscrirait-t-il le non-reconnu d’un sens qui fuit et finit par s’écraser dans l’aphanisis du sujet? Le poinçon qui s’écrit plutôt, dans l’abord du fantasme en rapport avec l’objet ($<>a), marquerait-il alors cette solidification, la prise en masse, la fermeture dans l’aliénation? Clos sur lui-même, il n’ouvrirait plus à des opérations de séparation du sujet, de logique vectorielle bordant le trou pulsionnel? De plus, l’introduction d’une série identificatoire, en lieu et place de S1 produirait donc un effet rétroactif en venant re- poinçonner S2 , tamponner la suite des sens. En effet, on peut noter que dans cette écriture S2 <> S1 , le couple s’inscrit comme inversé, interverti. Comment, dès lors, rendre compte de l’incidence de la suite des identifications sur la gélification d’une série signifiante?

Dans un point de vue strictement linguistique, une holophrase désigne un ou une série de monosyllabes dont les éléments ne sont pas des racines de mots mais qui équivalent à une phrase entière. Le premier langage de l’enfant relève de cette réduction, lorsqu’il prononce à la cantonade: toutou, dada, doudou, sans articulation grammaticale d’un souhait qui laisse encore à désirer pour l’entourage. Jacques Lacan a repris ce terme dans son commentaire sur le rêve d’Anna rapporté par Freud dans l’Interprétation des rêves :

Ma plus petite fille, âgée à ce moment de 19 mois, avait eu un matin des vomissements et avait été mise à la diète pour toute la journée. Dans la nuit qui a suivi ce jour de jeûne, on l’entendit crier, au milieu d’un sommeil agité: « Anna F.eud, faites, g.osses faites, flan, bouillie ».Elle employait alors son nom pour exprimer la prise de possession. Son menu comprenait apparemment tout ce qui lui avait paru désirable. Le fait qu’elle y avait mis des fraises sous deux formes était une manifestation contre la police sanitaire domestique; elle avait remarqué », en effet, que la bonne avait mis son indisposition sur le compte d’une grande assiettée de fraises: elle prenait en rêve sa revanche de cette appréciation inopportune.

Freud fait citation de ce rêve comme illustration de sa théorie de l’accomplissement d’un désir. Chez l’enfant, la clarté du contenu ne ferait que confirmer, de manière limpide, cette thèse (quoique la surenchère proposée dans la suite des revendications autour d’une « bonne chère » ne soit pas interprétée comme satisfaction pulsionnelle mais comme désir de représailles contre la sentence d’un sur-moi éducatif). Jacques Lacan émet lui-aussi quelques réserves concernant la supposée transparence du souhait. Sa « nudité » ne saurait s’appréhender sans la prise en compte de cette articulation signifiante (c’est déjà du oui-dire, un récit parlé). Les cochons et les oies, eux, ne nous racontent pas leurs aventures oniriques! Dans la séance du 3 décembre 1958 de son séminaire Le désir et son interprétation, il tient à distinguer le voeu du besoin (réflexe oral conditionné) qui s’exprimerait sur un mode animal comme lorsque « le cochon rêve de glands, l’oie de maïs ou la poule de millet. » Cette suite de nominations Erdbeer, Hoechbeer, Eirer (s)peis, Papp, produit une assonance phonématique qui circule entre la diversité des mots, littéralement, comme la marque d’un inter-dit, l’unité de l’interdit. Lacan parlera alors du signifiant à l’état floculé comme si c’était la série de ces énumérations de mots qui produisait un effet de grossissement et faisait agglomérer le tout en grumeaux. On peut noter, ici, la sensation physique d’un tel agglomérat passant dans le signifiant et résultant de cet effet d’accumulation. Et comme dans l’interpellation: « du pain » ou « au secours », Lacan nous invite à considérer que ce régime de l’holophrase conserve une dimension d’appel, d’interjection, d’autant qu’à la différence d’un cochon qui pourrait s’appeler Toto et d’une oie qui se nommerait Bel Azor (ce ne seraient, du reste, que des signifiants octroyés par l’homme pour ses propres besoins et non énoncés en leur nom), Anna Freud tient à se compter comme sujet: elle, se nomme elle-même, s’approprie son nom propre, tout au début de la séquence. On s’attendrait même, qu’à la fin de la séquence, dans un pur style télégraphique, on l’entende ponctuer l’holophrase d’un « stop » ou « terminé ». Dès lors, il semble qu’entre deux floculations de signifiants, demeure l’intervalle du sujet et que le registre de l’inter-locution persiste. Peut-on transposer ce cas de figure de l’holophrase à l’effet spécifique psychosomatique où se pose la question de la place du sujet dont l’instance est plutôt en appel dans la grammaire-même des organes de son énonciation (voix, regard, zones orales ou anales, agglomérat de cellules…)? Et justement, la suite du développement de Lacan dans Les fondements de la psychanalyse, écrase cette spécificité, en amalgamant cette dimension de « solidification, de la prise en masse de la chaîne signifiante » à la débilité et son registre psychotique, tout autant qu’à la paranoïa dont la croyance interprétative au signe et au sens, abolit la division sujet. Ce qui n’a pas été symbolisé (identification sexuée, inscription dans une filiation, culpabilité…) et revient dans le « réel » sous forme d’hallucination, ne recoupe pas forcément ce qui fait retour comme perforation du corps quand la radiation d’un recours à l’ordre symbolique s’inscrit comme le désordre d’irradiations corporelles.

Des paroles gelées

Jacques Lacan a également usé de la métaphore de la « gélification » (tirée tout droit de l’image des paroles gelées de Rabelais) pour aborder ce phénomène psychosomatique. Dans la séance du 13 novembre 1968 de son séminaire De l’Autre à l’autre, il transcrit cet effet de gel dans la formalisation suivante, assortie du commentaire de cette formule:

$ <> ($<> ($<>a)

a

Voici donc ouverts, la figure, le schéma de ce qui permet de concevoir comment c’est autour du fantasme, à savoir de la réitération du signifiant qui représente le sujet par rapport à lui-même, que se joue ce qu’il en est de la production de a. Mais, inversement, de ce fait, leur rapport prend consistance et c’est de ce qu’ici se produit quelque chose qui n’est plus ni sujet ni objet mais qui s’appelle le fantasme, que dès lors, les autres signifiants peuvent, s’enchaînant, s’articulant et du même coup ici, se gelant dans l’effet de signification, introduire cet effet de métonymie, ce qui fait que le sujet, quel qu’il soit, qu’il soit dans la phrase au niveau de l’enfant, au niveau du « bat », au niveau du « on », quelque chose d’équivalent soude le sujet et le fait cet être solidaire dont, dans le discours, nous avons la faiblesse de donner l’image, comme une image monovalente, comme s’il pouvait y avoir un sujet de tous les signifiants.

Dans cette citation un peu longue mais fort précieuse pour notre développement, l’articulation que note le poinçon porte sur la fixation d’un fantasme en rapport avec l’objet pulsionnel. Ce signe « grave » fait stigmate d’une réitération stérile, un piétinement où le sujet s’abîme dans une mise en abime répétitive. Pas d’écart par rapport à l’enchaînement récidivant de traces. De sorte qu’à la différence du fantasme On bat un enfant que l’on peut recombiner en trois temps: 1/ le père bat le frère haï par moi, 2/ je suis battue par le père, 3/ le professeur bat des enfants, l’effet psychosomatique produirait une solidification où les permutations feraient bloc gelé, glaçant , confondant les images spéculaires en jeu. On peut relever que Lacan utilise le terme « d’image monovalente » pour faire valoir cette équivalence généralisée des signifiants, ce conglomérat du fantasme. Dans cette altération du soma, la représentation du sujet serait toujours en souffrance saturée par le cumul, l’excès de la sommation signifiante. Le battement du sujet, faute d’intervalle, serait réduit au fantasme d’un corps battu par fustigation ou châtiment. On a un cancer, pourrait-on énoncer plus justement et littéralement, laissant dans l’indétermination la problématique des identifications (qui serait représenté dans la lignée et l’engendrement d’une tumeur maligne, au gré des naissances ou des fausses-couches, des pertes, des décès, des deuils, avortements ou séparations?) Quels affects sont convoqués, générés dans la succession des générations (angoisse, faute, honte,). À travers quels organes? Que représentent-ils comme zones pulsionnelles? On peut noter, ici, la résonance que peuvent prendre certains organes (sans tomber dans une symbolique outrancière) comme le sein et sa fonction nourricière, maternante, les ovaires (en tant que lieu de la gestation et siège des troubles de la reproduction, les testicules, la gorge, la vessie ou la prostate, supports du plaisir ou de la procréation). Ce ne sont que les associations singulières du sujet qui peuvent border ou amortir le choc de l’effraction. Voici ce qu’écrit, à ce propos, Jean Guir, dans son ouvrage Psychosomatique et cancer:

L’inscription psychosomatique dans le corps du patient retrace donc en définitive l’histoire du corps d’un autre. […] Le sujet se fait représentant organique de l’histoire des corps de sa lignée, en écho à l’inscription aberrante de signifiants de sa filiation. L’organe atteint fonctionne comme un organe volé à un autre et tente de jouir comme s’il appartenait à cet autre. Greffe imaginaire dont l’implantation forcée crée des lésions qui expriment l’impossibilité de pénétrer dans la jouissance du corps de l’Autre: voir avec l’oeil, respirer avec l’arbre respiratoire, digérer avec le tube digestif de son parent entraînent une pathologie des organes en question.

Ce mimétisme n’est pas sans convoquer également le plus-de-jouir pulsionnel qui s’accroche à ces organes prélevés au champ de l’Autre (ne plus vouloir voir, en parler, étouffer, s’asphyxier ne pas digérer, se faire entuber…)

Mais, à quel passage du Quart Livre de François Rabelais, Jacques Lacan fait-il allusion quand il nous parle de « paroles gelées »? Comment opère ce prélèvement?

Pantagruel et Panurge, en quête de la Dive Bouteille, naviguent dans une contrée, aux confins de la mer de Glace où au début de l’hiver, eut lieu une grande et cruelle bataille entre les Arismaspiens et les Néphélibates. Alors, sous l’effet de la température hivernale de l’air, gelèrent les paroles et les cris des hommes et des femmes, les chocs des masses d’armes, les heurts des armures, des carapaçons, les hennissements des chevaux et tout autre vacarme de combat. Mais comme, après cette rigueur hivernale, un beau temps doux et serein est arrivé, ça fond et on entend le bruit, la fureur, les paroles de ce terrible combat. Alors que Panurge émet le souhait de voir ces paroles gelées, Pantagruel en jette, sur le tillac du navire, une pleine poignées pas encore dégelées. Elles ressemblent à des dragées perlées aux diverses couleurs: Ce sont des mots de gueule, de sinople (blasons émaillés de couleur rouge) ou d’azur (armoiries de teinte bleue). Si on les réchauffe entre les mains, on peut les entendre mais on ne les comprend pas tant le langage proféré résonne comme une langue barbare. Seul, un son fait exception, un coup de fauconneau (canne) retentit, éclate comme des châtaignes jetées dans la braise. Panurge en réclame d’autres mais Pantagruel le stoppe pour lui faire savoir qu’une parole ne se donne que dans un acte d’engagement amoureux et que les paroles ne relèvent pas d’une argumentation marchande, ne sont pas vendues comme les avocats le font et dont peut également acheter le silence. Néanmoins, Pantagruel consent à en jeter trois ou quatre poignées de plus. On vit alors, des paroles piquantes, sanglantes, horrifiques, à se couper le gorge (ça gueule l’horreur). Et lorsqu’elles eurent fondues toutes ensemble, on entendit ce qu’on peut peut-être percevoir de la charge et du hennissement des chevaux au moment du corps à corps:

hin, hin, hin, hin, his, tic, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frr, frr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, tracc, trac, tir, tir, trrrr, on, on, on, on, ououououon, , goth, maghot.

Ce passage rabelaisien appelle plusieurs remarques:

- les susdites paroles gelées n’émanent pas de n’importe quel lieu: enfouies, enkystées, elles proviennent d’un champ de bataille où a déferlé le vacarme des armes et sévit l’affrontement sanglant des corps à corps. Et de plus, règnent plutôt le bruit et la fureur que l’ordre symbolique d’une articulation signifiante faite de morphèmes et de phonèmes différenciés. Nous sommes loin d’un don gratuit de la parole (pacte symbolisant, déclaration d’amour) ou même de sa marchandisation (rhétorique vendue par les avocats à travers les arguments de leurs plaidoiries). Ce sont les cris, l’horreur, le chaos qui ont été enfouis et enkystés et qui font entendre leur barbarie.

- ces mots dont Panurge souhaite voir la couleur font « coups de gueule » au sens d’une généalogie héraldique qui émaille la compositions de leurs blasons ou armoiries (coloration rouge du sinople ou noire du sable). Ils rentrent dans des correspondances qui agglomèrent son, voix, traits colorés pour faire résonner la portée d’une lignée.

- de sorte que la condensation des chocs et cette horreur barbares passe dans les dernières lignes par une accumulation qui relève davantage d’onomatopées, de barbarismes que d’une holophrase qui maintient l’articulation d’une interpellation.

Et c’est justement après avoir rappelé que la surdétermination freudienne anticipe sur la logique combinatoire de l’ordre symbolique, « qui trouve son véhicule, fût-ce dans le silence peuplé de l’univers surgi de la physique » que Jacques Lacan, dans son article publié dans Écrits: Situation de la psychanalyse en 1956, fait référence au texte de Rabelais:

…et les deux kilos de langage dont nous pouvons pointer la présence sur cette table, sont moins inertes à les retrouver courant sur les ondes croisées de nos émissions, pour ouvrir l’oreille même des sourds à la vérité que Rabelais sut enclore dans ses paroles gelées. Un psychanalyste doit s’assurer dans cette évidence que l’homme est, dès sa naissance et au-delà de sa mort, pris dans la chaîne symbolique, laquelle a fondé le lignage avant que s’y brode l’histoire.

On peut noter que ces « coups de gueule » dans la succession des générations, leurs succès ou insuccès (quand se rouillent ou se redorent les blasons familiaux) dépassent le cadre d’une métaphore héraldique et donnent lieu à intensités d’ordre physiques (univers physique des ondes). Le gel relève d’une opération de cristallisation de la vapeur d’eau qui passe, sous conditions de température, d’un état liquide à un état solide. Au-delà de bouches cousues, il peut y avoir, enclosure de paroles encapsulées, glaciation de tuyaux ou canaux bouchés. Dans le passage de Rabelais, c’est en tant que telle que la potentialité des paroles (piégées, incarcérées) a été gelée et est devenue champ de ruines après l’horreur et le désastre causés par la bataille. Dans Fonction et champ de la parole et du langage, Lacan introduit une nouvelle dimension symbolique du langage:

Ainsi, c’est la vertu du verbe qui perpétue le mouvement de la Grande Dette dont Rabelais , en une métaphore célèbre, élargit, jusqu’aux astres, l’économie.

Dette d’organe

À quel prélèvement de l’oeuvre de Rabelais fait référence cette allusion métaphorique? Dans les chapitres III, IV et V du Tiers Livre, Pantagruel et Panurge devisent allègrement sur la nécessité ou pas de maintenir le régime d’une dette. Alors que le premier évoque la possibilité d’un affranchissement de cette modalité économique, le second, au contraire, insiste sur l’obligation de maintenir cette économie de débiteurs et de créanciers (si on a rien prêté, on est tenu à rien, on ne doit rien) . Son argumentation s’appuie sur l’observation du système astral: s’il existait un monde sans dettes, ce serait une dérégulation totale comme pour la course des astres qui seraient tous détraqués. En effet, Jupiter ne s’estimant plus le débiteur de Saturne, le dépossédera de sa sphère. Saturne s’alliera à Mars et ils mettront tout ce monde sens dessus-dessous.

Entre les éléments, il n’y aura ni symbolisation, ni interaction, ni aucune transmutation: l’un ne se considérera pas l’obligé de l’autre.

L’univers deviendrait, alors, chiennerie, tohu-bohu, diablerie affectant même, gravement, les fonctions physiologiques des organes du corps. Et le bon médecin Rabelais en appelle à une théorie de l’équilibre et de l’homéostasie. La métaphore du dérèglement astral se double et se renforce (pour la démonstration de Panurge) de l’allégorie d’une dérégulation organique:

La tête ne voudra pas prêter ses yeux et leur vue pour guider les pieds et les mains, les pieds ne daigneront pas la porter. Les mains cesseront de travailler pour elle. Le coeur sera exaspéré de tant battre pour transmettre le pouls aux membres, et il ne leur prêtera plus assistance. Le poumon ne lui accordera plus le prêt de ses soufflets. Le foie ne lui enverra pas le sang pour assurer sa subsistance. La vessie ne voudra plus être débitrice des reins: l’urine sera supprimée. Le cerveau, jugeant que cela ne suit plus le rythme naturel, s’adonnera au délire et ne fera plus parvenir de sensations aux nerfs, ni de mouvements aux muscles. […] Et le corps tombera soudain en putréfaction .

Ainsi, la Nature n’aurait crée l’homme que pour prêter et emprunter. Elle fournit comme « matière et métal » le pain et le vin susceptibles d’être transformés en sang par cette transmutation et transsubstantiation généralisées. Dans cette organisation hiérarchique, chaque organe du corps sans cesse, emprunte, prête à l’autre ou est le débiteur de l’autre et devient, tour à tour, prêteur et débiteur. C’est la rupture de ces échanges, de cette chaîne qui fabrique le tourment corporel. Et si, dans la sphère financière, l’on devait être quitte de cet engrenage, ce ne serait pas simple, justement, de rompre avec ces modalité de jouissance de l’usure, liées à cette interaction du crédit et du débit. Rabelais, ironisant sur l’exonération anale, conclut ce passage en jouant d’une homonymie (pet/paix) afin de rajouter ce trait d’esprit dans la bouche de Panurge:

De plus, désormais, il ne naîtra pas un pet dans le Salmigondinois, qui ne soit renvoyé en direction de mon nez. Tous les prêteurs du monde, en pétant, disent: « Voilà pour ceux qui sont quittes ». Ma vie prendra bientôt fin, je le prévois. Je vous confie le soin de mon épitaphe. Et je mourrai tout confit en pets.

Dans cette conception économique, le contrat social s’établit sur une contractualisation permanente des rapports créditeur/débiteur. La loi symbolique n’est pas interprétée comme une juste reconnaissance de dette , le don d’une parole gratuite, mais obligation sur-moïque, contrainte d’intérêts qui contribuent à l’endettement du sujet. Un sur-endettement généalogique (faire payer, se faire payer l’horreur d’un événement ou l’obscénité d’une saturation d’événements retentissant sur toute la lignée et entraînant, de surcroît, une confusion de places dans les identifications) peut avoir comme fonction de créer l’organe lésé et de bouleverser l’économie libidinale du sujet. Ça ne se prête plus à interprétation, le témoin d’usure est dépassé, la bataille a cessé, le sujet a cédé. Ça se paye chair et ce désastre change le cours de la vie au sens où ces événements sont porteurs de représentations, d’affects, d’intensités qui produisent une révolution (infections antérieures font retour et contaminent l’actuel) ravivant la résurgence de douleurs passées qui restaient encore, peut-être, lettres en souffrance. C’est un réel inassimilable, inconcevable qui par la force de ses concomitances (mort d’un enfant, naissance à son corps défendant, deuils, maladies, faillites, accidents …) outre-passe, excède, effracte les potentialités de liaisons représentatives. Le battement du sujet, dans le rythme d’une pulsation entre signifiant unaire qui émerge et signifiant binaire qui l’éclipse, vire à l’abattement. Sommé de répondre, le sujet peut donner le change d’une abdication (l’excroissance des cellules d’un carcinome peuvent totalement incarcérer, les cellules intestinales produisent aussi leurs brides). Dans ce cas de figure, ce fading, cette abolition temporaire de la chaîne signifiante se perpétuent dans un enchaînement mis à l’arrêt. Le sujet s’est barré dans l’organe, dans une dette d’organe. Il accuse le coup, et, du coup, peut également, s’en accuser. Les signifiants qui sont venus frapper ce Grand Ventre de l’Autre ont produit un trop-plein horrifiant qui déborde, dégueule des orifices corporels. On pourrait alors écrire cet effet de « psycho-sommation » selon la formalisation suivante où la flèche ne se lit pas simplement comme orientant une indexation mais comme une marque physique, une morsure, (le vol d’un essaim signifiant qui pique), un trait, une blessure qui viennent remettre en question l’identification au trait unaire du sujet (les façons dont il compte ou il est compté) en ravivant les lèvres d’une plaie, en re-foulant, de nouveau, des traces cicatricielles:

S1 ————> S2

un signifiant qui peut faire cumul savoir inconscient frappé d’embolie

(S1, S2, S3…) et en plus, et en plus… par un trop-plein de sens, un excès

moment événementiel mis en position de jouissance.

de Un , de commandement et de maître

Le sujet demeure poinçonné à la formule d’un fantasme (mortification, métastases interprétatives imaginaires, captation sacrificielle…) dont la soudure fixe le couplage aliénation (dette d’organe) et séparation (affranchissement par rapport à la honte ou à la faute) dans un épuisement des forces. Les représentations convoquées par cet événement psychique ont pris la maîtrise et le commandement de ces suites et séquelles signifiantes au point de ne plus laisser de souffle à un possible intervalle du sujet.

À titre psychosomatique

On peut remarquer que Jacques Lacan avait avancé ses hypothèses concernant l’effet psychosomatique, bien avant la trouvaille d’un effet de nodalité. Si donc, le symbolique, l’imaginaire et le réel ne sont plus hiérarchisés, isolés ou séparés (on ne peut plus se référer, par exemple, à une autonomie du symbolique) l’équivalence borroméenne les noue autrement. De sorte que la notion de lapsus n’est plus exclusivement réservé à la dimension symbolique mais elle passe au noeud tout entier. Si Lacan a emprunté à Rabelais le terme de « symptomate », il a également injecté une dose d’anglais dans l’invention du « sinthome ». Le sinn désigne, dans cette langue, le péché et par là même, résonne avec la faute du nouage caractérisant les traits d’interruption dessus-dessous des cordes nodales. De plus, les dernières formalisations autour de l’enlacement de tores portant et supportant les dimensions R.S.I permettent d’énoncer que ces retournements peuvent relever, par contamination, d’incorporations. Ces registres mordent les uns sur les autres. On peut ainsi parler du « corps du symbolique » ou du « réellement symbolique ». La tessiture ou la résonance de la langue dépendraient alors du titre (degrés, proportion) qui fait l’alliage de ces trois registres, dans le jeu de leurs hybridations et la correction de leurs brides. Le trait d’interruption nodal (ce qui est rompu) ne signifie pas forcément qu’il y a abolition, négation d’un registre. L’effet psychosomatique qui passe dans le réel du corps, (faute de pacte symbolique, ça se déchaîne en une figuration imaginaire interprétative) n’exclut pas que le sujet parle ou qu’il rêve. Il s’agirait alors, de tamponner, pondérer, tempérer ce trop plein de sens (couplé au ravage de l'incrimination et l’accusation), en interrogeant la réverbération de cet Un ou de ces Uns, en donnant à ce S2 (de qui, de quoi ça parle, deux corps, d’eux?) une autre coulpabilité, discriminant les rapports de coupure ou d’épissure (dessus/dessous) des cordes nodales. Ici, l’équivoque n’a de portée que si elle fait résonner l’équivalence R.S.I.

La fonction représentative entre deux signifiants pourrait être affectée au sens où les différentes modalités de la représentation seraient coagulées (correspondance isomorphique) par « emboutissement » des représentations imaginaires et symboliques. La langue allemande peut faire entendre cette polyphonie de la représentation. Le corps propre ne serait représenté (repräsentieren) que par la procuration, le truchement d’une autre image spéculaire, prise dans une spéculation parasitaire. L’organe lésé, déréglé serait l’ersatz, le succédané (vertreten) d’une dette symbolique non réglée. Cette vicariance vire au vice, au mal de la maladie, au cercle vicieux d’un mal à dire. La figuration (darstellen) est représentée sur le territoire corporel et la carte des organes, sans que se présente l’écart du sujet (vorstellen).

Cette interprétation lacanienne de la surdétermination va au-delà de la condensation freudienne résultant des images génériques de personnes mixtes comme dans le rêve de l’injection faite à Irma. Ça touche un mixage corporel. Au-delà de l’holophrase qui maintient l’interpellation du sujet, l’effet psychosomatique résulterait d’une langue agglutinante (inclusion, accolement, contraction des morphèmes entre eux) qui fossilise, confond les identifications, le singulier et le pluriel, écrase les distinctions et le jeu des registres R.S.I, coagule le sens de la structure grammaticale où restent indistincts sujet, verbe, complément. À qui ça fait signe, où est l’adresse de ce qui est déposé comme poste restante? Le « précipité » psychosomatique se présenterait comme une lalangue d’organe, une mise au dépôt d’alluvions identificatoires ou sédimentation pulsionnelles. L’interprétation du dire d’un analysant, du rêve d’une analysante ne pourrait qu’alléger cette coalescence, le legs généalogique d’une dette d’organe, dévaluer le trop-plein de sens de ces métastases interprétatives. Elle pourrait réduire la langue pâteuse de ces amalgames incriminants qui minent le sujet, à un hors-sens (sens qui ne serait plus intentionnellement fléché vers lui). Dans la Conférence sur le symptôme, un intervenant propose à Lacan d’appréhender le phénomène psychosomatique comme une écriture hiéroglyphique, comme s’il s’agissait de signes du corps prenant l’allure de tatouages internes (non tracés, en surface, sur la peau) et que l’on pourrait interpréter à la manière des haruspices lisant dans les entrailles d’un animal sacrifié. L’écriture à base de hiéroglyphes égyptiens se caractérise par trois catégories de signes: des signes-mots (idéogrammes) qui peuvent représenter un objet ou désigner une action, des signes phonétiques (phonogrammes) qui correspondent à un son et des déterminatifs (signes muets souvent indexés par un trait vertical indiquant le champ lexical auquel appartient le mot et qui contribuent ainsi à lever l’équivoque entre l’idéographie (image) et la phonologie (résonance du signe). L’effet psychosomatique pourrait relever de cet amalgame qui laisse le sujet dans la collusion, le collapsus et l’indétermination du champ causal qui l’affecte.

« Le cancer est la maladie de l’Autre »

Dans son ouvrage La maladie comme métaphore, Susan Sontag met en opposition les usages métaphoriques suscités par la tuberculose et le cancer. Alors que la première a pu trouver des affinités avec le romantisme (la tristesse de la consomption et la mélancolie des langueurs passent pour un subtil raffinement) voire être associée à un signe de distinction poétique, de délicatesse ou de sensibilité créatrice (un tuberculeux comme Chopin pouvait séduire par son teint pâle et son air souffreteux), au contraire, le second traîne l’image d’une affection honteuse qui frappe comme un châtiment. De plus, la tuberculose a identifié, isolé sa causalité par la découverte du bacille de Koch, tandis que le cancer conserve une certaine opacité quant à son étiologie.

Ça pousse les gens à croire qu’ils tombent malades parce que (inconsciemment) ils le veulent et qu’ils peuvent guérir d’eux-mêmes s’ils mobilisent leur volonté, qu’ils sont en mesure de choisir de ne pas mourir de leur mal. […] Les théories psychologiques de la maladie constituent un moyen puissant de rejeter la faute sur le malade. Lui expliquer, qu’il est, sans le savoir, la cause de sa maladie, c’est aussi ancrer en lui l’idée qu’il l’a méritée.

Ce procès de culpabilisation relève d’une approche psychologisante de l’inconscient qui en référerait au « je » à la volonté du « moi ». S’il y a un « se faire mal » en jeu dans cette affection (on parle de tumeur maligne comme s’il s’agissait d’une émanation venant du Malin) c’est justement que cette causalité ne peut se symboliser, se pondérer, faute d’un insu qui frappe le sujet en tant que renvoyant au désir de l’Autre dans l’échographie des traces et des inscriptions de son histoire. Il n’en est que l’effet et s’il porte une responsabilité, c’est que cette portée répond de la chose, encore innommable, impondérable, la res qui fait résonner la portée des événements de sa vie. Et du reste, Susan Sontag poursuit sa comparaison entre les représentations de la tuberculose et du cancer de la manière suivante:

Si la tuberculose était la maladie du soi souffrant, le cancer est la maladie de l’Autre. Il naît d’un scénario de science-fiction: l’invasion de cellules « étrangères » ou « mutantes » plus résistantes que les cellules normales.

Ce lieu de l’Autre (conjoncture d’une autre scène qui convoque signifiants, affects, intensités, objets pulsionnels, traits identificatoires) est justement à entendre comme altérité, étrangeté, excentricité qui signent l’aliénation corporelle du sujet , assigné ou résigné dans cet envahissement et cette propagation parasitaire. S’il y a une possible levée mutative de ces équivalences, ce serait de faire passer ces échafaudages interprétatifs proliférants au titre de fictions relevant de la vérité du sujet et de ses montages pulsionnels. Susan Sontag en appelle à « épurer » toutes ces scories métaphoriques et à résister à la contamination qui accompagne ces façons de parler de la maladie. Cette épuration suppose d’en repasser par toutes ces couches contagieuses par le dégagement de la façon dont le sujet a été parlé et gagé dans cette conjecture de l’Autre.

« Je suis le carcinome de Dieu »

Cette imputation causale attribué à l’Autre peut prendre différentes figures personnifiés à travers les images parentales, voire le recours au diabolique du démon ou à l’aura symbolique de Dieu. Par le témoignage de son récit, Mars, Fritz Zorn en décline les différents usages. Le premier extrait porte sur une équivalence (ce qui ronge, dévore) entre parasites parentaux et métastases cancéreuses:

De même que mon corps est envahi par la prolifération du corps étranger cancer , de même aussi, mon âme est envahie par la prolifération du corps étranger « parents ». […] Je ne suis pas comme mes parents, je suis aussi différent de mes parents: mon individualité consiste en la souffrance que j’éprouve. […] Peut-être dois-je payer de ma mort ma volonté d’être autre que mes parents, je suis disposé à payer pour me délivrer de mes parents.

Cette tension aliénation/séparation par rapport aux traces et à l’imprégnation familiales, poinçonne un tiraillement, un écartèlement qui, faute d’un écart symbolique, assigne, assujettit le corps -même à une ordalie sacrificielle. Fritz Zorn ajoute qu’il aurait pu s’accommoder de cette névrose familiale, se résigner à vivre dans un état aseptisé, anesthésié, semi-cotonneux, ou dépressif permanents. Au moins, l’expérience-limite de ce cancer lui fait vivre intensément des émotions, même si elles prennent la forme de la souffrance et le paroxysme de la douleur. Il peut également, dans sa recherche d’un bouc-émissaire à cette maladie, incriminer Dieu lui-même, considérant que cette référence recouvre ce qu’il définit comme le culte traditionnel de la famille, « du bourgeois chrétien, tranquille » :

Dieu me frappe d’une maladie maligne et mortelle mais, d’autre part, il est lui-même l’organisme dans lequel j’incarne la cellule cancéreuse. […] Je suis le carcinome de Dieu. […] C’est ainsi que je me vois touchant le nerf dans le corps de Dieu de manière telle que, tout comme moi, lui aussi ne peut pas dormir la nuit et se retourne dans son lit en criant et en hurlant.

Cette sublime torsion topologique (inclusion de Dieu par incarnation dans les membres de sa création) marquée par l’équivoque d’un génitif objectif ou subjectif (Je suis le cancer de l’Autre) produit une rétorsion des torts. L’un est l’émanation de l’Autre. Je lui inflige ce qu’il m’inflige par participation corporelle. À la différence du délire schrébérien où ce Président subit, dans un seul sens, la torture divine par un rayonnement perfide. Ici, dans l’écriture fictive de ce fantasme de représailles, il y a retour de l’irradiation, des rayons à l’envoyeur. Désormais, avec cette maladie, Zorn a quitté sa tranquillité, il est « en enfer » et il ne sert à rien d’inverser les signes de la causalité (le Bon Dieu ou le Diable), ça revient au même. Il s’agit plutôt de quitter cette logique totalitaire, interprétative, persécutrice:

Je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir la somme de tout ce qui est dirigé contre moi comme quelque chose de total et de nommer ce total avec le mot le plus total que connaisse la langue allemande, Gott. À tort. […] À présent, il est clair pour moi que cela, que j’ai appelé Dieu, n’est pas infini. Dieu n’est pas partout. […] Il ya des endroits où il est fini, il ne doit pas ou ne doit plus être, comme il y a des domaines où mes parents sont finis et où la société bourgeoise est finie et où absolument tout ce qui me tourmente est fini. […] Dieu n’existe qu’en partie, pour le reste il est liquidé.

Dans ce passage final de son livre, Fritz Zorn opère un décentrement par rapport à toute incrimination totalisante de la causalité ou la finalité de son cancer. Il se dégage de la sommation d’un trop-plein de sens (un « trop » sans fond, une surenchère de raisons sans fin) par la place laissé à du pas-tout, la finitude d’un A barré, faisant chuter et nouer autrement les restes parentaux, les séquelles idéologiques, les miasmes libidinaux traînant dans ce grand Autre ventripotent.

Amalgame over

Dans Télévision, Jacques Lacan a pu opposer à la tristesse (qualifiée aujourd’hui de dépression et qu’il assimile, à la suite de Dante ou de Spinoza à une lâcheté ou une faute morale) un gay sçavoir (allusion rabelaisienne) à valeur de vertu et qui consiste en ceci:

non pas comprendre, piquer dans le sens mais le raser d’aussi près qu’il se peut, sans qu’il fasse glu pour cette vertu, pour cela jouir du déchiffrage ; ce qui implique que le gay sçavoir n’en fasse au terme que la chute.

Ici, la transcription de l’intervention orale, télévisée passe au texte écrit et permet de lire l’orthographe de l’ancien français du « gay sçavoir ». Cette écriture fait entendre la jouissance du ça agglutiné au savoir. Le « joui -sens », le savoir sur la jouissance suppose la dé-prise d’une compréhension totalisante. Les deux verbes « piquer « et « raser » qui qualifierait notre façon de faire avec le sens, ne sont pas sans équivoque: s’agirait-il, selon l’argot, d’une appropriation intempestive, d’un vol du sens ou d’une piqûre de recel à écarter? Ou peut-être aussi de trop le faire mousser (ça colle trop) au risque de faire flamber le feu du rasoir et donc, de faire plutôt asymptote au sens (une invitation à la litote), longer ses déclinaisons en abrasant tout risque d’inflation (art du mi-dire). S’il y a jouissance du déchiffrage (en l’occurence, dans ces cas de figure, du sens d’un cancer, des engluements imaginaires interprétatifs ou des overdoses persécutantes), la vertu, la force interprétatives ne devrait pas trop en rajouter, faire glu , mais redonner une respiration, une « pneumatique », une erre de jeu au sujet ( intervalle entre sens et non-sens, suspens entre organicité et fantasmes suscités par la maladie) voire possiblement faire chuter ce surcroît, ces excroissances, ce cancer du sens.

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