LA FOLIE LITTERAIRE - Psychose et écriture, Joseph Roussel

Dernière mise à jour : 31 juil.

Commentaire de X.. Gallut



Psychose & écriture Editions Le Retrait 2002 Joseph Rouzel

"Folie littéraire, plutôt que les fous", Joseph Rouzel pose là quelque chose qui va à l'encontre de la "mise au pas par la psychopathologie", sans désigner pour autant une "catégorie spécifique de la littérature". C'est plutôt d'une tentative dont il s'agit, celle du désenclavement de tous ceux qui subissent une relégation liée à leur dite folie, tous ces "artisans de la lettre" qui essayent de se tenir dans l'existence, et qui pourraient éventuellement prendre place dans un champ littéraire élargi. C'est en 1979, que Lacan dans "Lacan pour Vincennes !", en retournant à Freud, écrit : "Il a considéré que rien n'est que rêve, et que [...] tout le monde est fou, c'est-à-dire délirant". Lacan dit "délirant" sûrement parce que le réel est inaccessible et que tout sujet en est coupé par le langage. Le délire vient comme réponse à cet impossible accès. Dès lors, ce qui importe c'est la manière dont chacun se débrouille du réel en se bricolant un singulier nouage RSI. Tout le monde est fou, c'est-à-dire délirant, peut-être, mais pas de la même manière. Ce n'est pas tout le monde qui "délire le monde" (Deleuze). Il y a délire et délire. Comme disait un analyste que j'ai longtemps fréquenté dans un autre temps, il y a des délires qui sont culturellement admis et des délires qui ne sont pas culturellement admis. Ce qui rejoint sans doute l'idée de J. Rouzel selon laquelle la folie est une production socio-culturelle. Celui-ci se dit en désaccord partiel avec J.C Maleval qui "plie" l'oeuvre de Raymond Roussel (1877-1933) aux catégories RSI pour en borromeïser l'auteur. "Là où la lettre palpite, ne reste que papillon épinglé", écrit Rouzel. Et, pour lui, c'est une ségrégation que produit la notion de suppléance, utilisée par Lacan, pour désigner le savoir-faire des artisans de la lettre. Vers le début, l'auteur évoque le "fond de scène sur lequel s'ancre le transfert", la stimmung que Martin Heiddeger reprend dans son étude du poème La Germanie d'Hölderlin, après l'avoir évoquée dans L'Etre et le Temps. L"être-accordé", la "tonalité de base", la "basse continue", autant de dénominations destinées à dire l'accordage fondamental de l'homme et du monde. Ou encore, à partir du verbe stimmen, "l'ambiance de l'arrière-pays" (Oury), avec ses entours qui font enveloppement et accordage et qui ne peuvent être ni prévus, ni agencés volontairement, sauf à devenir entour-loupes. En réduisant le transfert au Sujet Supposé Savoir, Lacan néglige le fond de scène. J'ajouterai qu'il néglige le "transfert potentiel" qui peut advenir, ou non, comme transfert par transfert de potentiel, par un certain toujours incertain devenir des flux et des intensités, comme passage d'une multiplicité inconsistante à une multiplicité consistante, à moins qu'il ne s'agisse

d'une différence de nature dans la multiplicité des consistances. Fond de scène avec ses ondulations, ses vibrations, ses agencements rythmiques et ses tentatives de mélodisations. Du modal plutôt que du structural. Questionnement qui fait ouverture : "en quoi l'usage de la lettre chez certains, dits psychotiques ou non, apporte-t-elle des effets de pacification ?". Pourrait-on y trouver une solution à sa "chienne de vie", soigner le "mal à vivre / mal à dire" ? Peut-être, selon Rouzel, à la condition minimale de l'accueil d'un autre bienveillant qui pourrait apaiser l'Autre méchant qui menace. La lettre comme "support matériel que le discours concret emprunte au langage" (Lacan) se situe dans un certain rapport à la jouissance, et tente le nouage entre la "vie vide" et l"objet sans représentation", elle fait littoral, bord entre symbolique et réel, entre savoir et jouissance. Guyotat, cet errant d'une langue qui "dépasse sa propre force", qui "va plus vite que sa volonté", invente des mots : machier, pattaugier, grasseyer, crachier, craier, pieau, pissouiller, chiarogn', mouchiassat, emmouchiassé, empoangné d'dans, redebout... Inventivité viv(r)e pour prendre la chair dans les mots, pour tenter d'enlettrer ce qui du vivant fait excès. En-corps faut-il trouver la mélodie, ce qui manque le plus souvent, écrit Guyotat. Dans ce livre foisonnant d'auteurs et de références littéraires, la lettre danse, virevolte, palpite. On y trouve aussi des considérations théoriques. Et puis cette question de l'auteur, portée et supportée de tout temps : "Comment la matière même de l’incorporation de l’écriture, la lettre, a-t- elle bien pu opérer à même le corps ? [...] Là s’ouvre une clairière mythologique : celle de l’origine". Un père ouvrier typographe avant la guerre, puis prisonnier, puis Stalag en Pologne, puis retour. Il parlait, n'en finissait plus de parler, il s'épuisait à parler. Il fut décidé d'un internement en psychiatrie et d'un traitement par électrochocs. Un jour, après avoir été confié à la mère Paugam, baraque 15, qui avait une fille folle, Angèle, J. Rouzel est emmené par son père dans son bureau de la Préfecture. Et c'est à partir du "coup de génie" de son père lui donnant un cahier et un crayon pour gribouiller que Joseph invente l'écriture dans sa forme première : le tracer. Des ronds et des pointus, des pleins et des déliés, des lettres inconnues, des arabesques, des volutes et des lacets, pour contenir ce qui ne pouvait se dire, ce qui ne pouvait être nommé. Pour Joseph, au commencement de l'écriture était le trait : "Le trait qui engendre ensuite tous les dessins, y compris des lettres, plonge pour moi au plus lointain de ces impressions premières débordantes. Le tracer trace sa route".

Xavier Gallut, psychanalyste, psychologue clinicien.

Correspondant d'IPOP (Interrogation Psychanalytique d'Orientation Profane) à Angoulême. Nersac, le 27 juillet 2022.


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