Impromptus [3] Du sadisme - Le syndrome de Münchhausen

Dernière mise à jour : 28 nov. 2020


Que couvre et recouvre ce terme passé dans le langage psychanalytique[1] tout autant que dans la langue populaire ? Il pourrait apparaître comme un instinct de destruction, une pulsion primitive, une tendance brute à trouver un plus-de-jouir dans la souffrance ou le mal infligés à l’autre. Et pourtant, l’acception de ce mot nous vient de l’œuvre littéraire du Marquis de Sade qui s’appuie sur un système philosophique aux développements, thèses ou arguments extrêmement sophistiqués. La justification de la douleur se soutient de la froideur de ce constat : dans le rythme et les paroxysmes de son intensité, elle dure bien plus longtemps que la courbe du plaisir qui chute beaucoup plus précocement. L’érotique sadienne se conjugue avec son corps doctrinal. Les préliminaires du boudoir où l’on cause sont l’antichambre de la couche où s’organise la scénographie des ébats, les compositions et recompositions des corps, dans des mouvements de gradation et de dégradation des tourments : on s’exécute, on se place, on se dispose, le groupe se rompt, la posture se défait puis un autre tableau s’arrange. Il y a donc un montage qui donne aux pulsions une grammaire faite de renversements et de retournements des zones érogènes et des orifices corporels. Cette mise en jeu se double du plaisir de sa transmission :

1/ Freud et ses successeurs, Abraham, Mélanie Klein, cette « géniale tripière » comme l’appelait Lacan, ont réduit considérablement la portée de l’œuvre sadienne. Freud a parlé du sadisme dans le coït l’associant à une pulsion d’emprise tandis que les deux autres analystes décrivirent les stades sadique-oral sadique-uréthral et anal où la morsure tient lieu d’attaque contre la privation du sein maternel et où l’urine et les fécès ( énurésie ou encoprésie en langage châtié) sont le liquide et les matières qui brûlent, barbouillent, souillent, salissent le sur- moi parental trop contraignant.

J’aurai deux plaisirs à la fois, celui de jouir moi-même de ces voluptés criminelles et celui d’en donner des leçons, d’en inspirer les goûts à l’aimable innocent que j’attire dans nos filets [2]

L’outrage constituera l’essence des sévices dans la mesure où la nature se renouvelle par destruction de ses formes et que Dieu ne cesse de répandre le mal sur la terre. Un enfant brise son hochet, mord le téton de sa nourrice, étrangle un oiseau, témoignant très tôt d’une appétence pour la cruauté. Corruption, putréfaction, dissolution, épuisement, anéantissement représentent les cycles dits naturels, les lois de la nature qu’aucun Dieu ne saurait couvrir. Il sera donc question d’ébranler le système de la propagation de l’espèce et de blasphémer contre la religion qui perpétue l’image d’un Être suprême rédempteur par le sacrifice. Maudire Dieu alimente les mots injurieux. Une jeune fille doit plutôt s’occuper de foutre que d’engendrer. La mission reproductrice étant une plaie, on peut donc coudre les lèvres de l’entrée vaginale et privilégier plutôt l’intromission dans la zone anale.c’est comme si cette mutilation faisait office de castration à l’envers : on punit cette zone vide qui par l’absence de pénis symbolise la gestation. On peut remarquer que l’athéisme de Sade a besoin de se nourrir de l’attaque de Dieu et donc de sa supposée existence pour justifier la transgression. Foutredieu, sacredieu, tripledieu ponctuent et scandent les postures érotiques, de même que la profanation des objets sacrés (reliques, icônes, hostie, crucifix...) se voit hautement recommandée

Un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande. Il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoûtante chimère. Je voudrais trouver une façon ou de la mieux invectiver ou de l’outrager davantage.

Je suis heureux du mal que je fais aux autres comme Dieu est heureux de celui qu’il me fait. Ce mode est l’âme du créateur comme il est celle de la créature qui en est pétrie. Le mal est l’essence de Dieu qui ne saurait être susceptible d’amour ou de reconnaissance.

2/ Sade, La philosophie dans le boudoir, Paris, Folio, 1976, p. 45. 3 Ibid., p. 113.

Paradoxalement, Sade va même jusqu’à attribuer une existence à ce Dieu, non comme bienveillant mais comme co- substantiel à la malignité de sa création. Le meurtre ne saurait être considéré comme criminel et ne pourrait outrager le naturel de la loi puisque la nature use, elle-même, de destruction. L’amour serait donc plutôt réservé à la cellule familiale ou la sphère sociale par l’apologie de l’inceste qui transgresse toutes les limites d’un ordre symbolique [4] :

Un de mes amis vit habituellement avec la fille qu’il a eu de sa propre mère ; il n’y a pas huit jours qu’il dépucela un garçon de treize ans, frit de son commerce avec cette fille. J’ose assurer que l’inceste devrait être la loi de tout gouvernement dont la fraternité fait la base.

Le sophisme de l’argumentation consiste à faire de la consanguinité (déplacée abusivement dans le corps social) le paradigme de la fraternité. Dans la dernière partie de cette Philosophie dans le boudoir, intitulée Français, encore un effort si vous voulez être républicains, Sade avance les arguments rhétoriques et spécieux destinés à légitimer la transgression de la loi : la calomnie n’est pas un mal en soi dans la mesure où elle est un fanal, un stimulant pour celui ou celle qui en sont l’objet. Piqués par l’injustice, ils ne pourront que se dépasser. L’état moral d’un homme le berce d’une tranquillité aboulique tandis qu’un état immoral le met en mouvement, suscite son désir, dans le mouvement perpétuel d’une insurrection nécessaire. Levol n’est plus un forfait puisqu’il pousse celui qui a été volé à accroître sa vigilance pour surveiller ses propriétés et de plus, il contribue à corriger les injustices, à égaliser les richesses en réduisant la spoliation opérée par les riches. La prostitution est justifiée par le fait que les femmes

4/ Dans son testament, lorsqu’il sera question de son irrémédiable disparition et de ce qu’il adviendra de la déchéance de son corps, Sade prendra encore le symbolique à décharge, il n’en aura littéralement rien à foutre, rien à glander ! Sur sa tombe, sa chair rejoindra le cycle d’une décomposition/recomposition : « La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite, le terrain de ladite fosse se trouvant regarni, et le taillis se trouvant fourré comme il était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus de la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire disparaîtra de l’esprit des hommes. «

ne sauraient être soumises à la propriété exclusive d’un homme. L’acte de possession ne concerne qu’un bien immobilier ou ne s’adresse qu’à un animal. De la même façon que les enfants devraient être isolés de leur famille, ne pas être pris pour leur chose et n’appartenir qu’à la République, la chose publique. Et comme la notion d’éternité des liens conjugaux paraît dérisoire et absurde, l’adultère en représente la parade. Le viol semblerait être, de tous les écarts du libertinage, l'effraction la mieux établie en raison de l’outrage qu’il paraît faire. Et pourtant, il fait au prochain moins de tort que le vol dans la mesure où ce dernier envahit la propriété de l’autre alors que l’autre se contente de la détériorer. Au fond, le mal qu’il a fait est bien médiocre puisqu’il n’a fait que mettre un peu plus tôt l’objet dont il a abusé dans le même état où l’aurait mis bientôt la défloraison de l’hymen. La sodomie ne peut que contribuer à enrayer le cycle de la reproduction et la perte de la semence ne saurait constituer un délit au regard des pertes qui régissent les lois de la nature. Enfin, l’avortement ne peut être considéré comme criminel: il correspond à ce qu’est la taille pour un arbre, nécessaire pour fortifier la pousse. L’espèce humaine doit être épurée, dès le berceau. L’érotique sadienne procède par gradation et aggravation d’un cumul de transgressions, saturation des orifices corporels[5] : pour réunir l’inceste, l’adultère, la sodomie et le sacrilège. La charge érotique éclate, la décharge spermatique explose dans cette combinatoire rhétorique. Sade imagine, par exemple, qu’un de ses personnages encule sa fille mariée avec une hostie.

Il fait mettre une fille nue à cheval sur un grand crucifix. Il fout la putain en con, en levrette de façon à ce que la tête du Christ branle le clitoris. Il pète et fait péter dans le calice, il y pisse et y fait pisser. Il y chie et y fait chier et finit par y décharger.

5/ Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Seuil, 1971, p. 160-161. 6 Sade, Les 120 journées de Sodome, Paris, 10/18, 2014.

Kant avec Sade [7]


7 J. Lacan, « Kant avec Sade », in Écrits, Paris, Seuil, 1966.

Jacques Lacan nous a proposé ce rapprochement, insolite, cette conjugaison pour le moins inattendue voire un tantinet provocatrice entre un philosophe de la vertu morale et un libertin qui fait l’apologie de la transgression de toute limite et de toute loi. Serait- ce un défi à la raison ? De quelle manière entendre ce drôle de parallélisme ? Chacun se fait l’instrument d’un commandement implacable, inconditionnel. L’impératif catégorique kantien doit s’observer sans la considération d’éléments « pathologiques » concernant l’émotion et les sentiments :

Si dans le cas où son prince prétendait le forcer à un faux témoignage contre un homme intègre (qu’il voudrait supprimer pour de fallacieux prétextes) le menaçant de la peine de mort, que ferait cet homme ? Il jugera qu’il peut quelque chose parce qu’il a pleinement conscience qu’il le doit et il reconnaît en lui la liberté, qui, sinon, sans la loi morale lui serait restée inconnue [8]

Sade exclut également toute empathie et toute réciprocité. Les personnages pâtissent d’exécuter, inconditionnellement, les lois de la destruction et de la transgression. D’où l’impression répétitive et froide de différences scènes, réitérées inlassablement comme si ne pouvait s’épuiser la combinaison finale de toutes les combinatoires.. Dans cette scénographie, les personnages sadiens ne cessent de niquer, mécaniquement, ils sont mécaniqués. Ladite apathie sadienne (paradoxale dans sa recherche transgressive ou dans la suscitation de la douleur) résulte de ce que cette volonté de jouissance, sans raffinement érotique du désir, répond à l’impératif implacable d’un Autre destructeur dont on se fait l’instrument. Le corps de l’autre est instrumentalisé jusqu’à l’extrême limite de son annihilation, de son anéantissement :

La relation sadique ne se soutient que pour autant que l’autre est juste à la limite où il reste un sujet. S’il n’est plus rien qu’une chair qui réagit, forme de mollusque dont on titille les bords et qui palpite, il n’ y a plus de relation sadique. Le sujet sadique s’arrête là, rencontrant tout d’un coup, vide, béance, creux [9]

8/ Kant, Critique de la raison pratique, Paris, Flammarion, 2003, p.126.

9/J. Lacan, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p.240.



Lui faire mal

S.M.P.P. (syndrome de Münchhausen par procuration)

Elles traînent leurs enfants de médecins en médecins, les trimballent de consultations en consultations, font le siège des cabinets, jusqu’à ce que ce nomadisme médical cesse lorsqu’un spécialiste reconnaisse enfin, authentifie les troubles de leur progéniture, alors que ces symptômes allégués ne sont qu’inventés ou provoqués et qu’elles ont passer leur temps à duper le savoir scientifique par falsification des analyses, trucage des chiffres ou carrément, effraction de l’organe incriminé. Et encore, ce vagabondage peut reprendre si le diagnostic ne satisfait pas leur toute-puissance. Ce vice de forme provient du fait qu’elles considèrent le corps médical comme incompétent ou maltraitant alors que ce sont elles-mêmes qui font subir des sévices à leur enfant par leur emprise invasive.

En 1977, un pédiatre anglais, Roy Meadow, a cru bon de qualifier cette maladie de Syndrome de Münchhausen par procuration (by proxy, en langue anglaise). Deux questions se posent par rapport à l’usage de cet acronyme : pourquoi cette référence à l’œuvre littéraire de ce Baron ? Et surtout, qu’entendre par « procuration » ? On peut supposer que les histoires, racontées par cet auteur, plus rocambolesques les unes que les autres, relèvent de l’affabulation et donc, par là même, ont pu faire écho avec les allégations trompeuses de ces mères. Cette analogie peut être plus précisément complétée par le fait qu’on peut lire, dans les aventures de ce Baron de Crac (allusion aux craques qu’il pouvait déverser) des fantasmes de déformation d’organes, notamment dans la nouvelle intitulée Second voyage dans la lune :

Les habitants de Sirius ont des têtes de bouledogue et les yeux placés au bout du nez. Ils sont privés de sourcils, mais, lorsqu’ils veulent dormir, ils se couvrent leurs yeux avec leur langue. Du reste, ils ne consacrent guère de temps à leur repas ; ils ont sur le côté gauche un petit guichet qu’ils ouvrent et par lequel ils jettent la portion tout entière dans l’estomac. Ils portent leur tête sous le bras droit. Ils peuvent rester à la maison avec leur corps et ils envient leur tête dans la rue pour voir incognito ce qui s’y passe.Les habitants de la lune se servent de leur ventre comme nous, des gibecières ; ils y fourrent tout ce dont ils ont besoin, l’ouvrent et le ferment à volonté comme leur estomac, car ils ne sont pas embarrassés ni de cœur, ni de foie. Ils peuvent aussi, à leur goût, ôter et remettre leurs yeux. Aussi rencontre t-on, dans la lune, à chaque coin de rue, des gens qui vendent des yeux ; ils en ont les assortiments les plus variés car la mode change souvent.

Ce récit tératologique (d’ordre fictif) pourrait renvoyer au désordre monstrueux occasionné par ces mères sur le corps « crucifié » de leurs enfants (organes abusivement charcutés, examens ou chirurgie invasive). Elles suscitent, déclenchent les interventions iatrogènes des médecins, les faisant maltraitants, à leur corps défendant. Elles ne sauraient être traitées de délirantes, comme si elles- aussi, déformaient la perception des organes de leurs enfants. Elles participent à leurs dérèglements. Elles construisent plutôt un fantasme de malignité, fixant le corps de l’enfant autour du maladif et du morbide. Ne voient-t-elles leurs rejetons (que représentent-ils dans le tableau en trompe-l’oeil de leur propre enfance, de quels vœux sont-ils porteurs ?) qu’à travers un amour du maladif qui passe par le mal ou un souhait mortifère camouflé derrière cet amour sacrificiel ? Delphine Paquereau, prise dans un impossible conflit de loyauté, témoigne de cette malignité, dans son livre intitulé Câlins assassins. Sa mère lui tapait sur son rein, lui demandant de grimacer et d’exagérer la douleur lorsqu’elle serait auscultée (escroquerie d’une mère-version qui ne paraît pas relever d’une interprétation délirante). Ça se soldera par l’ablation d’un rein et tout ça, pou rien !

Mon corps, tous ces toubibs me l’ont volé, incisé, découpé, fouillé, mutilé. Je me suis sentie si souvent humiliée, tout ça pour rien ! Tous, ils se sont contentés de procéder aux examens pour chercher d’où provenaient ces douleurs alléguées ou provoquées par maman et moi, sans se poser des questions. C’était mon sacrifice contre son amour.


Tout se bouscule dans ma tête, j’éprouve beaucoup de culpabilité : pourquoi n’ai-je pas dit la vérité aux médecins ? pourquoi n’ai-je rien fait pour m’aider ?

Cercle vicieux de la survie de l’une par l’autre, double boucle où l’une se sacrifie pour l’autre : la mère usant sa santé à se soucier de sauver la fille et cette dernière ne pouvant dénoncer l’usurpation, de peur de perdre cet amour, jusqu’à se persuader (sous l’influence et l’emprise maternelles) qu’elles sont réellement malades..

Il se trouve aussi que la narration des aventures de Münchhausen est soumise à un régime incertain de leur énonciation et donc de leur fiabilité et de leur vérité : tantôt la mémoire du Baron se fait oublieuse, tantôt il insiste sur ce qu’il ne raconte pas ou remet à plus tard la suite de l’histoire. Le texte est troué et discontinu et il est complété par un partisan de l’auteur qui raconte d’autres épisodes en son absence ou laisse même la parole à un troisième personnage dans un récit enchâssé. De plus, un convive régulièrement invité à la table du Baron s’est livré à son égard, à une véritable escroquerie. Ce dénommé Raspe, secrétaire de la bibliothèque universitaire de Göttingen , non seulement partit en Italie pour vendre les pierres précieuses d’un client à son compte, mais eut l’idée d’exploiter le nom de Münchhaüssen pour publier ses propres histoires. De sorte que se perd la version authentique du texte après que, pas moins d’une demi-douzaine d’auteurs dont Théophile Gautier fils, aient passablement « charcuté » ou tronqué le texte. Alors, au regard de ces remarques sur ces régimes de falsification (qui est le représentant de l’énonciation du récit, de quelles façons se figurent ses représentations ? ) comment entendre cet usage du terme de procuration ? Dans le cadre juridique, une procuration suppose l’accord, la signature de celle ou celui qui en représente le mandat, qui en est le mandataire désigné. Dans le cas de ces enfants soumis à cette maltraitance, les mères n’en ont cure de leur assentiment. Elles forcent, imposent, par chantage affectif, le consentement de leur progéniture. Ont-elles vraiment besoin (comme le laissent à penser certaines interprétations) de prouver leur dévouement auprès de leurs enfants, cherchant à se procurer une reconnaissance, un amour du corps médical ? Mais quel ersatz, quel jeu de dupes, quel succès damné sont représentés. par ce trio infernal de la mère , du médecin et de l’enfant ! Il paraît plus juste d’écarter cette qualification de « procuration » pour faire de l’enfant soumis à des allégations fallacieuses sur son corps et par là même à des sévices invasifs, le triebrepresentanz des pulsions maternelles en résonance, échographie avec les images qu’il renvoie à ces mères.


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