Trois fois l'inceste - Christine Angot


Trois fois l’inceste — Christine Angot

La qualification de “viol” vaut comme terme générique s’appliquant au champ juridique, lequel discrimine l’abus sexuel, commis par attouchements ou criminalisé s’il est établi une pénétration (par le biais d’un organe ou d’un objet). La description de l’acte laisse en souffrance de subjectivation la contextualisation, les époques, les circonstances où ça a eu lieu: par exemple, l’inceste perpétré par un père (sur un.e enfant ou un.e adolescent ne relève pas du même ascendant que les pratiques pédophiles des ecclésiastiques justifiant leurs actes par l’amour ou la référence spirituelle. Ça n’équivaut pas, non, plus, aux abus des entraîneurs sportifs de différentes disciplines, faisant un véritable chantage à la carrière de leurs protégés, bénéficiant de la couverture des parents et des fédérations obnibulés par les titres, les médailles et le prestige à venir. Cette économie du viol peut également sévir dans les milieux culturels ou cinématographiques. Les subjectivations de tels abus présentent de multiples variantes (honte, dépersonnalisation, culpabilité…) et même l’événement en tant que tel peut donner lieu à lectures différentes.

C’est le cas de cette écriture en triptyque de Christine Angot qui nous propose trois versions différentes de l’interprétation de son viol par son père.


Trois fois l’inceste et bien plus de fois mais trois fois narré, écrit par Christine Angot en trois livres successifs, sous forme d’un triptyque. Les mauvaises langues diront qu’elle tient là un filon et qu’elle exploite outrageusement, jusqu’à l’usure de la répétition. Pas si sûr ! Où est le sujet Angot faufilé dans la couture des versions d’un même événement ?

Le premier roman intitulé explicitement L’inceste et publié en 1999, dit surtout le porte à faux, la torsion d’une relation passionnelle, homosexuelle. «Condamnée à être trois mois homosexuelle» dit-elle, comme par réaction, mais forcée, forcée à cet artifice de survie. Elle s’y présente comme prise dans des tropismes oscillants entre ruptures et reprises. Décrocher/raccrocher. Saboter, repriser, bousiller, réparer Toujours dans le trop, dans l’outrance et l’excès. Faire mal/se faire mal. Ça se retourne comme un gant.

La langue érotique du corps de l’autre femme (lécher, enfoncer un doigt, des doigts ou caresser les seins) n’est pas vraiment son trip même si l’amour, l’attention de l’autre la met dans une certaine dépendance. Ça produit des interférences érogènes à zones troubles. Serait-elle condamnée à ce devenir homo, à son corps défendant ou ferait-elle partie de la caste des intouchables ?

La version de «L’inceste» insiste sur l’après-coup, sur les effets de la chose en donnant une autre définition de l’incestueux. C’est la folie du mélange des associations qui ne peut couper à ce qui ne se recoupe pas, associe ce qui ne s’associe pas. «Des incestes d’idées», dit-elle. C’est un trop de troubles des limites. L’enfant serait-il chien, le choix homosexuel encore incestueux ? L’amour de sa fille confondu avec l’amour de cette femme ? «Ma petite fille est la fille d’une femme qui se fait lécher par une autre femme». Serait-elle encore une chienne qui recherche un maître ?

« Il n’y a plus aucune cloison dit-elle, tout se touche, rien n’est intouchable. Ce n’est pas qu’il manque une case, mais ça ne se partage plus en cases, tous les bruits s’entendent, se mêlent ». Ce n’est que vers la fin du livre qu’elle livre une certaine vérité sur les scènes originelles de viol avec son père. Elles sont voilées, plutôt évoquées que décrites comme arrière-fond, contre-point à ce qu’elle a raconté précédemmment de sa confusion relationnelle.

Si écrire, « c’est toucher l’ordure », là, dans cette première version, Christine Angot retourne la chose, dit prendre le dessus sur l’inceste en livrant crûment l’obscénité de son inconvenance. Elle accuse le trait, le coup, les coups par avance, disant « merde » à son lecteur, anticipant sur ses réactions de dégoût qui le feront crier au scandale (n’a-t-elle pas été elle-même l’objet d’une situation scandaleuse ?)


Elle ne se livre pas en victime expiatoire de l’inceste qui, à la différence du viol n’est pas contraint. Elle ne se vautre pas dans le ressentiment ou l’aigreur. L’indécence serait plutôt d’être encore dans une fausse haine, du toc en forme de feinte. Elle dit le trouble subjectif que cette expérience entraîne, elle s’affirme comme l’écrivant, se mouille en l’écrivant.

« Une semaine de vacances » paru à l’automne 2012, a l’apparente couverture d’un titre en forme d’anti-phrase, fort anodin, innocent, plaisant. Pourtant, dès les premières lignes, le récit se fait cliniquement précis, brut et abrupt, insistant, cru, cruel, lancinant dans les incessantes reprises des gestes et postures corporelles.

Nous sommes loin de tout pathos, de toute glose ou méta-glose psy. Elle n’est plus en quête de catégories ou classements psychopathologiques qui envelopperaient la chose dans une une posture interprétative. Le style et la description sont directs, en direct comme un uppercut qui vous secoue le ventre jusqu’à dégueuler au coup suivant. Récit anatomo-clinique (ça avale, ça mordille, ça pince) qui se lit, vous lie jusqu’à épuisement physique venu de la réitération des scènes. Une semaine de…

Sous couvert d’appétit ou de pulsion orale, le père lui propose une fellation assortie d’une tranche de jambon. Il veut savoir si elle aime… ça, sinon, il ne le ferait pas. Il renouvelle inlassablement ses questions : « Tu aimes ? ». Mais elle ne peut répondre la bouche pleine et surtout il ne faut pas qu’elle s’arrête : qu’elle continue, continue.

Son corps réagit de façon automatique, réflexe, mécanique. Ses seins sont pincés comme si on appuyait sur un bouton électrique et que le courant répondait. Ils sont ballottés, soupesés comme des melons ou une pelote de laine, le père les fait sauter à la manière d’une jonglerie avec des balles de tennis. Il enfonce ses doigts dans cette chair malléable palpée, malaxée comme des flancs de gâteaux.

Il a le culot de lui demander : « Ça fait mal ? » et d’obscénement ajouter : « C’est pour toi, pour ton plaisir ». Pourtant, son langage est châtié. Il condamne toute vulgarité . Elle est contrainte de lui dire : « Je t’aime papa ». Elle lui dit.

Il lui rappelle insidieusement qu’il s’est fixé une régle à laquelle il ne dérogera pas : il ne fait que ce qu’elle veut, il n’ira jamais au-delà, il respectera sa virginité (c’est un accord entre eux) il ne la déflorera pas même si c’est à cause d’elle que son corps est excité, terriblement tourmenté.


Ce qu’ils font est inoui, oui, simplement inoui. Ça n’appartient qu’à eux, c’est une fusion exclusive. Il n’y a qu’elle qui sait ce qu’il est, à qui il peut se confier de cette façon. Trans-parent à elle. Il n’ y a qu’avec elle qu’il est lui-même. Dans cette communion, ils sont hors du commun. Il peut tout lui dire, tout ce qu’il est, absolument tout. Et puis quelle chance elle a ! C’est la seule fois qu’elle pourra faire ça dans sa vie, come ça, de toute une vie. Ça ne la gènera pas pour plus tard dans sa vie amoureuse parce qu’au moins, lui, il l’aime.

Elle parle « d’elle » se regardant, s’écrivant là, dans le fait brut de la chose, sans en rajouter dans la complainte ou le ressentiment. C’est la forme d’un récit épuré, le dire d’une épuration.


Dans un troisième mouture, intitulée « Un amour impossible » (2015), celle qui était restée pour le moins, hors champ, apparaît alors en gros plan : la mère. Cette femme, d’origine juive, a rencontré Pierre, intellectuel, à la culture fascinante, parlant plusieurs langues et issu d’une grande famille. Chrisitne serait née de leur grand amour : les mains de Rachel ne sont pas seulement belles et tendres pour cet homme quand elle le caresse, elles ont le fluide du velours, dit-il.

Ce n’est pas un amour prévisible qui apporterait ordre et confort, plutôt une passion amoureuse qui brouille l’ordre, surprend, voire le signe d’une rencontre inévitable. Le père, donc ne souhaite pas se lier par un mariage et ne les voit que par intermittence.

Dans un premier temps, il n’a pas reconnu Christine comme son enfant et le livret de naissance note froidement « née de père inconnu ». Cette situation bancale aboutit finalement à une rupture entre Pierre et Rachel. Mère et fille filent alors, dans leur solitude et abandon partagés, un grand amour, les deux bras de Christine sont les plus beaux colliers pour Rachel et la petite fille dit à sa maman « qu’elle l’aime plus, beaucoup plus, beaucoup beaucoup plus que les autres petites filles aiment leur maman. »

Quelques années après, Pierre reprend contact avec Rachel qui le convainc de reconnaître officiellement sa fille. Il obtempère. Désormais elle ne s’appellera plus Chrisitne Schwartz, mais Christine Angot. Et c’est alors que les visites chez le père vont se mettre régulièrement en place, se multiplier et par là même entraîner un revirement affectif total entre mère et fille.

Désamour, rejet, répulsion s’installent : Rachel, honteuse, se déconsidère, considèrant qu’elle ne peut rien apporter à sa fille au regard de ce père, formidablement instruit avec qui sa fille peut « causer » littérature, art, théâtre. Elle exaspère Christine :


On nous aurait vu le soir dans la cuisine, on aurait pas pu imaginer à quel point je l’avais aimée, il n’ y avait plus d’intimité entre nous. On était à couteaux tirés. Si elle faisait une faute de grammaire, je pinçais la bouche, et mon corps se raidissait sur ma chaise. Si elle en faisait une deuxième, sur un ton coupant, je la corrigeais.


Jusqu’au jour où un ami révèle à la mère que ce père, qui maltraite sa fille pour une clé oubliée à l’extérieur de la porte ou pique une monumentale colère pour une bouteille de lait traînant sur la table, sodomise Christine.

L’explication aura bien lieu entre elles, juste après la mort de ce père qui ne devrait plus, maintenant les séparer. La fille peut penser tout d’abord que cette mère a été complice ou trop complaisante, qu’elle ne l’a pas suffisamment protégé de ses relations au père ; elle ne s’est pas suffisamment remise en question quant à sa part de responsabilité, et,de toute façon, elle a été victime de leurs égoismes respectifs. « Ils s’étaient pris chacun pour le miroir de l’autre, elle a été sacrifiée à ça ».

Il leur est difficile maintenant, à toutes les deux, de faire semblant de partager des conversations ou des sentiments. Rachel dit à Christine qu’elle a essayé de savoir, qu’elle était allé voir un psychanalyste pendant… pendant trois ans et la fille lui répond ironiquement que vraiment, c’est très peu de temps pour comprendre !

La mère estimait que l’infection des trompes qui était survenue après que l’ami lui eut annoncé l’abus paternel, avait été justement une forme de protection pour sa fille : hospitalisée, Chritine resterait là et n’irait pas voir son père. La fille interprète plutôt cet épisode « infectueux » comme en relation à la tromperie, au fait de se tromper, d’être détrompée. Oui, Christine a honte, aussi, d’avoir joué le jeu de son père, d’avoir dénigré, dévalué, critiqué sa maman qui, peut-être, habituée à se faire rejeter, s’est laissée assigner à cette place.


Et puis, dans les dernières pages du livre, s’opère un ultime renversement, comme la mise en perspective de cette histoire rentrant dans un certain détachement : il ne s’agit plus d’une petite histoire personnelle, d’une historiette privée. Il y a une «l ogique de fer » à cela.

Ce père, à la grande fortune et à l’aisance culturelle ne pouvait qu’humilier cette mère juive et pauvre. Il a tout fait pour l’enfoncer (comme il enfonçait son doigt dans son vagin pour la posséder). Il ne l’a pas laisser pénétrer dans son monde et son illustre famille en ne voulant pas l’épouser. C’est encore une affaire de rejet social et de sélection. Et ce qui a été le plus excitant pour lui parce que l’exercice le plus périlleux, c’est que ce Pierre a transgressé l’interdit fondamental incestueux, en annulant même sa reconnaissance, comme s’il n’était pas le père et que Chrisitine n’était pas son enfant. Et, ultime avilissement, Rachel a été totalement infériorisée, «descendue» par cet abus incestueux :


Avec en plus, pour toi, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui voit rien, l’imbécile, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore plus bas dans l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y a pas plus bas. Je suis sûre que c’est ça, maman.


Cette construction interprétative (en termes de classes sociales) est-elle aussi certaine que ça ? En tout cas, elle fait « destitution subjective » d’un témoignage à charge ou a décharge par rapport à la scène parentale et nous sort d’une logique purement victimaire dans un jeu d’alliances imaginaires.

La scène primitive du rapport sexuel parental donnant naissance à un enfant, est déjà traversée (pas si originaire que ça) par la répétition de rapports idéologiques (domination/soumission) issus de séries sociales, qui viennent s’interpénètrer dans cet acte de transmission.

Dans la préface d’un livre de Raquel Capurro et Diego Nin, paru aux Éditions EPEL en 2005 : « Je l’ai tuée, dit-elle, c’est mon père », Christine Angot revient sur un retournement que l’on aurait pu lui prêter, lorsque dans un interview, elle attribuerait la responsabilité de cet inceste à sa mère, changeant le sens de son accusation. Il n’y a pas, nous dit-elle, à arrêter, fixer un écrivain sur cette forme de parole orale, nécessairement tronquée et formatée par la pression journalistique d’un tel exercice.


Le vrai seul retournement qui retourne vraiment quelque chose et renvoie dos à dos l’ignoble et le noble, le salaud et le responsable, en les confondant, c’est le passage au roman… au roman qui ne sert à rien, n’argumente pas, n’a pas à se défendre.


Elle revendique que cette écriture s’adresse au tout venant, à tout le monde, à un public qui n’exerce aucun pouvoir comme des instances idéologiques, sociales, psychiatriques, forcément en attente de tel ou tel sens.

Cette adresse pourrait éviter qu’on prenne le pouvoir sur elle, la victime, qu’ils auraient tôt fait d’identifier, en lapidant les figures du père et de la mère. Elle prend sur elle, à bras le corps la charge et la décharge d’un écrit. C’est une inconvenance qui peut déranger, une indécence qui peut choquer.


Là, vous avez réussi, c’est à vous qu’on en veut, écrire c’est se débrouiller pur qu’on vous en veuille à vous. On vous en voudra d’avoir écrit, d’avoir parlé, jamais. C’est le vrai retournement, parce que vous, vous écrivez..

Faire passer sa biographie à la graphie d’une écriture, à ses tours et ses contours, serait aussi une façon de dénouer l’attache de l’intime, alléger sa charge par le détachement d’un passage au public, destituant toute argumentation victimaire, toute justification plaintive.



8 vues0 commentaire