Mystique... la jouissance féminine?


Mystique... la jouissance féminine ?

Alors voilà. En la circonstance, il n’y aura pas de préliminaires. D’autant que le temps imparti pour parler de la chose me paraît fort bref. Mais ce ne serait encore que prétexte. J’abattrai d’emblée mes cartes et vous livrerai mon texte sans prélude ni préambule. Mon fléchage vers la question mystique relève sans doute d’une insurrection, enfin d’une intime insurrection où je ne pouvais que m’offusquer (Dieu sait pourquoi!) devant le rabattement de la jouissance féminine sur le ravissement de Sainte Thérèse d’Avila. Bref, cette application ne pouvait que me hérisser le poil et entraîner quelques complications. Ce pli ne va pas de soi. Serait-ce un faux pli? Comment a pu se se fabriquer ou se fomenter une telle conjecture? Jacques Lacan a posé la question de cette jouissance mystique à travers la sculpture du Bernin (qui n’est qu’une interprétation de seconde main, réalisé un siècle plus tard en 1650 dans la conjoncture effervescente de la Renaissance) sans piper mot sur les écrits de Thérèse, le contexte historique de l’époque, et notamment le Livre de Vie (1565) où elle décrit l’expérience de cette traversée extatique. Jacques Lacan aurait-il, paradoxalement, péché par omission, en raison peut-être de sa fascination à l’égard de cette représentation baroque [1 ] qu’il privilégié au détriment de la lettre et des lettres (correspondance épistolaire ) que Sainte Thérèse adressait à ses confesseurs, plus redoutables, selon elle, dans leur implacable inquisition, que le démon lui-même )[ 2 ]. Aurait-il, ainsi, pipé les données du problème? Il est vrai que la statue du Bernin ne saurait laisser de marbre.

1/ Jacques Lacan, Encore, séance du 8 mai 1973: « C’est en cela que je rejoins le baroquisme dont j’accepte d’être habillé, tout est exhibition de corps évoquant la jouissance, croyez-en le témoignage de quelqu’un qui revient d’une orgie d’églises en Italie. À la copulation près. [...] Nulle part, comme dans le christianisme, l’oeuvre d’art ne s’avère de façon plus patente pour ce qu’elle est de toujours et partout, obscénité. »

2/ Car il y avait à l’époque beaucoup de simulatrices ! Il fallait donc vérifier l’authenticité de leurs témoignages, d’autant que ces visions pouvaient être, aussi, suscitées par le démon. Alors les confesseurs recommandaient, pour le chasser, de dar la figua, en signe de moquerie. Ça consistait à mettre le pouce entre deux doigts, de les entrouvrir à peine tout en serrant toute la main en même temps.

C’est une vision éminemment sensorielle et sensuelle qui invagine la dureté de ce matériau en un ruissellement de plis démultipliés qui font frissonner. Le sculpteur donne à ce qui se pas en elle la finesse d’une véritable dentelle. Cette jouissance, coup fourré d’une douleur exquise, se répand dans tout son corps, l’inonde, irradie du haut du voile qui entoure l’ovale de son visage jusqu’au bas de sa robe, s’épanchant comme une flaque qui coule. Oui, mais ravie, dérobée à quoi? Cette énigme la ravit tout autant qu’elle se dérobe. Jacques Lacan aurait-il mis trop de ses plis (imprégnation catholique implicite [3] ) dans la scène de ce ruissellement obscène? Faire retour sur la manière dont Thérèse d’Avila relate cette transverbération, pourrait nous permettre, peut-être, d’approcher l’extrême de ce qui la transperce: le latin verber peut tout autant désigner une baguette, une verge, un fouet, une lanière de fronde qu’un choc ou un coup du sort voire un effet produit par un mot. En voici la littéralité:

On lui enfonce une flèche au plus profond des entrailles et du coeur à la fois, si bien qu’elle ne sait plus ce qu’elle a ni ce qu’elle veut. Cette flèche semble avoir été trempée dans une herbe qui l’oblige à se haïr elle-même pour l’amour du Seigneur, et elle perdrait de bon gré sa vie pour lui. [...] Cette douleur unit à cette béatitude me rendait folle car je ne pouvais comprendre ce qu’il en était. Oh, quel spectacle que celui d’une âme blessée!

Douleur exquise! C’est l’herbe folle d’une haine d’elle-même qui imprègne et indique la marque, flèche la cible de ce dessaisissement mystique. Sont visés des organes qui concernent le coeur et les entrailles. Thérèse s’écarte, se dé-marque d’elle-même dans ce tropisme haineux retourné contre elle-même. Elle ne s’appartient plus, se repousse, ne sait plus qui elle est ou ce qu’elle veut, ravie à elle-même. Elle parle à la troisième personne per-versement orienté vers Dieu le Père, dans le rebut magnifié d’une soumission absolue, à la lisière d’un anéantissement ardemment désiré. Une autre citation peut également faire entendre le double sens de ravissement si on le fait résonner au travers du timbre de la langue espagnole [4]

Lorsque Dieu accorde une semblable vision à l’âme, elle entre toujours en ravissement (arrebatamiento) parce que sa bassesse ne peut supporter une vue si effrayante (espantosa).

3/ Si Freud a pu parler du continent noir du féminin, cet ethnocentrisme lacano-catholique ou catholico-lacanien pose aussi problème, dans l’approche de la jouissance féminine: quid, alors, des femmes d’autres continents, africaines, japonaises, chinoises, etc... ?

4 / On ne peut entendre l’oxymore du rapport de Saint Jean de la Croix à la transcendance qu’en remarquant l’assonance, en espagnol, avec comprendre: a no entender entendiendo toda ciencia transcendiendo: ne point comprendre en comprenant, toute science dépassant.

Arrebatar dérive de robar (voler) et signifie « arracher, prendre avec violence) de sorte que cette extase accordée au corps de cette femme entre en discordance avec son indignité. Elle ne saurait mériter ça, elle est une usurpatrice qui vole cette grâce et s’envole en elle. L’union avec l’Autre est placée sous le signe du recel. Elle en est enlevée, ravie, soulevée d’autant plus qu’elle ne peut s’y dérober. Ainsi, les « épousailles » de l’Épouse (esposa) avec son Maître suscitent de l’épouvante (espantosa) et se révèlent particulièrement effrayantes au lieu de ce « discord » qui fait la jonction paradoxale du ravissement et de l’avilissement. Thérèse peut s’exclamer:

Que fais-Tu , ô le tout-puissant Maître de mon coeur? Songe à qui tu accordes ces souveraines faveurs. As-Tu oublié que cette âme est un abîme de mensonges et un océan de vanités, et seulement sûrement par sa faute?

Dès lors, il est possible de conjecturer que cette exhibition baroque d’une irradiation de jouissance (jouissance à l’arrache) ne va pas sans s’accoupler à une radiation (honte, indignité, rabaissement) de ce ravissement (mélange de douleur exquise) et qui se heurte, chez Thérèse d’Avila, au roc de l’avilissement [ 5 ]. À la différence de l’interprétation que donne Jacques Lacan du pari de Pascal où il s’agit de renoncer au plus- de -jouir de nos petits a pour atteindre une infinité de vie, dans l’au-delà, ici, le plus de jouir mystique fait offrande du corps comme moins que rien, en deçà presque du rebut ou du déchet [6] Il est vrai que le devenir-femme ou mère proposé par le contexte moyenâgeux n’offrait pas une perspective particulièrement réjouissante: beaucoup de femmes mouraient en couches ou mettaient au monde une kyrielle d’enfants, en raison de cette épouvantable mortalité infantile. La propre mère de Thérèse, Beatriz de Ahumada, n’eut pas moins de dix enfants et mourut à l’âge de trente sept ans, alors que Thérèse n’avait que treize ans. C’est ainsi qu’elle peut déclarer, tout de go, à ses consoeurs religieuses qui éprouveraient encore le désir nostalgique de sortir dans la « mondanité » et aspireraient encore à fréquenter régulièrement des gens qui vivent en ce bas-monde:

5/ Eugenio d’Ors, Du baroque, Paris, Gallimard, 2000, p.24: « Partout, partout où nous trouvons réunies dans un seul geste plusieurs intentions contradictoires, le résultat stylistique appartient à la catégorie du Baroque. L’esprit baroque [...] veut, en même temps, le pour et le contre. Il veut lever le bras et descendre la main. Il s’éloigne et et il se rapproche dans la spire. Il bafoue les exigences du principe de contradiction. »

6/ Dans Vie, Henri Suso relate cette scène: « Il ouvrit la fenêtre de sa cellule et regarda: il vit un chien qui courait à l’intérieur du cloître et qui portait dans sa gueule un mauvais lambeau d’étoffe. Il le jetait en l’air, il le jetait à terre, il le mettait en pièces. Une voix intérieure lui dit: résigne-toi et vois comment le lambeau d’étoffe se laisse maltraiter en silence: fais de même. »

Vous n’avez pas compris la grande faveur que Dieu vous fait en vous choisissant pour lui et en vous invitant d’être sous le joug d’un homme qui, dans bien des cas, vous fera perdre la vie, et plaise à Dieu qu’il ne vous fasse pas perdre l’âme.

Dès lors, si la voie spermatique paraît sérieusement engorgée (toute « conjougalité » avec le masculin serait exclue) il demeure la voie lactée de l’allaitement de l’âme. On s’y abandonne, on s’abandonne à cette tétée, ce don gratuit sans qu’il demeure quelque entêtement, quelque volonté à obtenir cette délectation voire à en savoir quelque chose. L’âme est comme un enfant qui tête [7] encore le sein de sa mère, et elle, sans qu’il est besoin de manifester son désir, fait couler le lait dans la bouche pour le combler. Elle sait que le seigneur est en train de lui accorder cette grâce et elle jouit d’en jouir, qu’elle ne cherche pas à comprendre comment elle jouit, ni ce dont elle jouit. En termes lacaniens, cette modalité mystique (il y en a d’autres qui ne mettent pas en jeu le corps, mais plutôt la négativité, l’abstraction du rien comme chez Nicolas de Cues ou Maître Eckhart) cherche à faire du Un (accouplement somptueux toujours, toujours différé, comme trop présomptueux) avec du p’tit a. S’abîmer dans l’abîme de Dieu est particulièrement épuisant, un puits sans fin [8] Et puis, et puis, et puis... En somme, une érotique du ravalement.

Dans ses Écrits mystiques des béguines, Edwige d’Anvers témoigne de ce tourment un tantinet « mystérique » :

Ah! bel Amour, vos tours sont trop rapides Quand vous dites une chose, vous en pensez une autre. Maintenant doux, puis cruel, puis de nouveau changé. Vous feriez tout de même bien de vous décider.

7 / J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse, séance du 23 mars 1960, p. 221, Paris, Seuil, 1986. D’autres modalités de l’objet a (oral ou anal) peuvent être mises en jeu. Dans cette séance, Jacques Lacan rappelle la jouissance maligne d’Agnès de Folignio qui buvait avec délices l’eau dans laquelle elle venait de laver les pieds des lépreux, au risque de voir une peau s’arrêter en travers de sa gorge, et de la bienheureuse Marie Allacoque qui pouvait manger, dans de grandes effusions spirituelles, les excréments d’un malade.

8 / Élizabeth de la Trinité, Vers le double abîme, Résiac, 1976: « Il est l’Immuable, celui qui ne change jamais. Il t’aime aujourd’hui comme il t’aimera demain, même si tu lui as fait de la peine. L’abîme de ta misère attire l’abîme de sa miséricorde. [...] Cachons-nous au fond du double abîme: c’est là que nous attend la douceur des cieux. » C’est comme si, par le biais de ces corps miséricordieux, la permanence de cet amour, avec son aimantation des profondeurs (c’est l’abîme du péché qui attire l’abîme du pardon) garantissait (pérennité inconditionnelle) contre la versatilité de nos amours humains et mortels.


Difficile alors, de recevoir, sans sourciller, ce rabattement de la jouissance féminine sur cette jouissance mystique, en rapport avec Dieu, sauf à considérer que cette hontologie, ce trouble, ce mélange de douleur exquise, ce tourment entre radiation et irradiation en serait le paradigme, voire un paradigme perdu, la nostalgie d’un tout, même sous forme d’un pas-tout, le paradigme d’un accouplement de plus-de-jouir « coujougués » entre extase et abjection. Bien sûr, il n’est pas question d’exclure que cette tonalité (occultée par Lacan dans la façon dont il fait cas de Thérèse d’Avila) et que l’on pourrait oser qualifier de « masochiste », anime de multiples mises en jeu sexuelles de notre modernité, sous forme de performances, de perforations ou stigmatisations corporelles (autant côté féminin que masculin). En ce sens, comme la dichotomie des formules de la sexuation voudrait l’établir, de manière tranchée il n’est pas si sûr que ladite femme ne soit pas concernée par l’objet a. La voix, le regard de l’autre, ne lui sont pas forcément insensibles. C’est aussi l’équivalence du A barré (incomplétude de l’Autre, il n’y a pas d’Autre de l’Autre) avec la référence au retrait de Dieu qui pose question au regard de la jouissance féminine interprétée en rapport avec l’extase mystique. Peut-on soutenir que « Dieu n’aurait pas fait son exit » du fait même de la co-incidence de ce recouvrement? Il m’apparaît que même sous la forme d’une négativité, il n’en demeure pas moins que A reste fléché, en souffrance vers Dieu et non désencombré, détaché (ça fait encore tache), physiquement, corporellement, orienté par la blessure, l’exquise douleur de l’annihilation. Il se trouve que Jacques Lacan est revenu, une dernière fois, à la fin de son enseignement sur le fait mystique, lors de la séance du 11 avril 1978 d’un de ses derniers séminaires intitulé: Le moment de conclure:

Est-ce que tous les hommes tombent sous ce faix d’être religieux? C’est quand même curieux qu’il y ait quelque chose qui s’appelle la mystique qui est un fléau, comme le prouvent tous ceux qui tombent dans la mystique.

« Fléau » peut s’entendre métaphoriquement comme calamité, mais aussi, plus physiquement, comme battoir dont le manche est relié à une chaîne et peut ainsi placer l’expérience mystique sous le signe d’une aimantation vers un « s’abîmer ».

Si la jouissance féminine n’est pas toute phallique, cet « au-delà du phallus » ne s’abîme pas sur une transcendance mystiquement divine. C’est peut-être que sa localisation déborde cette zone où il est mis en jeu sans pour autant renvoyer cet « au-delà » à Dieu. Un au-delà, au-delà de la caducité phallique? Un pas au-delà supplémentaire? Un coup de grâce sans grâce divine? Une perte gratuite sans anéantissement ou déréliction dans le rien? Cette jouissance diffuse, irradie (trans-réverbération) sans qu’il y aît forcément radiation. Elle pourrait se propager par ricochets irisés, elle essaierait simultanément dans tout le corps et ses objets partiels. À la différence de la traversée mystique père-versement orientée vers le corps ou le vide d’un Grand Autre, le trait spirituel de la mise enjeu sexuelle sur-ligne ou souligne l’aléa, la contingence de sa non- intentionnalité. La mise en jeu d’un non-rapport (sans garantie, dans son incomplétude ou son risque) ne vaudrait que dégagée de tout gage à cet Autre. La nudité n’est sûrement pas-toute. Elle ne saurait faire passer le Nu à l’étreinte du Un sur lequel elle achoppe dans son incommensurable échappement. Ça s’exténue plus que ça s’attrape (jouissance à l’arrache) dans un extrême dessaisissement (jouissance à la dérobée). Je ne saurais dire cela qu’avec une extrême pudeur (après tout, je ne sais pas vraiment d’où je parle) mais il me semble que l’abîme de la jouissance féminine participe d’une perte, d’un abandon autre que de cette récurrence mystique, insistante jusqu’à plus soif d’un "s’abîmer ".

21 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout