La pulsion de mort fait l’été meurtrier.


Quand la répétition se fait matrice hystorisante...



Générations

Elle, c’est comme ça qu’il l’appelle, le jeune homme mécanicien et pompier volontaire qu’elle vient de rencontrer et que cette jeune fille va pousser au mariage en lui laissant croire qu’elle est tombée enceinte. Sur qui est-il tombé ? C’est un Elle avec un E majuscule qui pourrait évoquer la marque ou la distance d’un respect mais qui semble plutôt indiquer l’étonnement d’une étrangeté suscitée par les écarts et les incongruités de son comportement. Elle, c’est aussi Celle-là qui est née le 10 juillet 1956 et dont le médecin qui l’a mise au monde, accoucha de quelques paroles funestement prédictives : serait-elle porteuse de gros emmerdements à venir ?

Les enfants nés en juillet sont les plus vivaces, mais les plus emmerdants de tous, et Celle-là vous emmerdera toute votre vie.

En tout cas, toutes ces prénominations laissent planer une aura étrange, comme un anonymat ou une impersonnalité qui aurait du mal à définir son nom propre. Son livret de famille mentionne qu’elle se nomme Éliane Wieck, du nom de sa mère d’origine autrichienne, que l’on suppose allemande et qu’on surnomme, dans le village, Éva Braun. Il est noté par ailleurs que le père est inconnu. On aurait pu croire qu’il s’agissait de Gabriel Devigne, le cantonnier du coin, qui ne l’aurait pas reconnu (il a même souhaité l’avortement) et dont on suppose que la paralysie qui l’immobilise désormais, serait dû à un accident de travail, une chute dans un fossé. On dit même qu’il l’injuriait, qu’il l’appelait la Salope, et pire que ça (putain peut-être) comme s’il y avait entre eux, des remugles de saloperies ! Mais il n’est pas sûr que ces versions ne soient pas empreintes de fausseté… Il nous faut élaguer le fouillis de ces embrouilles ! Elle, elle se faisait appeler Éliane Devigne et adorait son présumé papa jusqu’au jour où elle rendit visite à un occuliste pour le renouvellement de ses lunettes (elle avait dix ans) et que ce dernier écrivit sur la feuille de soins : Éliane Wieck. Elle n’était donc pas du sang de Gabriel Devigne, et grandissant, prenant des formes de jeune fille, elle ne pouvait que susciter du trouble chez son père putatif. Non, il ne s’était pas blessé dans un accident, c’est elle, qui l’a frappé avec une pelle, se défendant probablement d’avances trop pressantes, de tentatives ou se vengeant de ses saletés. Il est tombé ainsi de l’échelle qui lui servait à monter sur les arbres à élaguer et en est demeuré paralysé.

Lui, c’est Fiorimondo Montecciari, fils d’un immigré italien dont la légende dit que son père était venu du Sud de l’Italie, à pied, tirant son piano mécanique au bout d’une corde et s’arrêtant s sur les places pour faire danser les gens. On le surnomme aussi Pin-Pon, vu ses interventions pour éteindre les incendies de forêt mais il préfère dire qu’il s’appelle Robert. Il ne sait pas le feu qu’Elle va déclencher, à son insu, l’appelant fatalement à son secours et déclenchant par là même sa perte où il touche l’abîme. Pourtant, quel bonheur inoubliable mais dérobé, lorsqu’il la «mate» en train d’essayer ses robes, de couleur rouge, noire, rose, dans l’embrasure de la fenêtre, et qu’il lui fait signe que c’est la rose qu’il préfère. Il voudrait vraiment, à partir de là tout recommencer, recommencer l’histoire.

Mécanique de la répétition

Elle, elle a remarqué la présence de ce piano dans la cour des Montecciari. Il a de plus l’initiale du M qui ne peut qu’indiquer l’initiale de leur famille. Elle ne peut que recouper ses indices avec ce que sa mère a pu lui dire sur ce italien, présent ce fameux samedi de novembre 1955, avec deux autres hommes. C’est dans ce soir enneigé que réside l’énigme de son origine faite d’horreur, de robe lacérée, de viol et de violence. Il lui arrive de déchirer les robes que sa mère lui confectionne. Elle continue son enquête auprès de la tante, qui se remémore le retour de ces trois comparses, en lui fournissant les noms de Leballech et son beau-frère Tournet. Elle va partir à leur recherche, s’absentant même le jour se son mariage, habillée de sa belle robe blanche de mariée, se dérobant ainsi à tout semblant social. Les retrouvant, Elle utilise le mensonge d’un stratagème. Celle-là va les faire passer pour des maquereaux qui exercent un chantage sur elle en la prostituant dans un studio de la ville qu’elle aura loué à l’un d’eux. Éliane rentre même dans une confusion de deux séries : ce qu’elle pourrait leur faire répète ce qu’elle a pu faire à son présumé père, Gabriel Devigne :

Je ne pourrai plus supporter de monter seule avec lui dans ce studio. Repousser ses pattes poilues. Je sais que je prendrai la pelle et que je le frapperai sur sa tête et que je frapperai sur sa tête jusqu’à ce qu’il reste immobile dans la boue et les feuilles mortes.

Il lui arrive parfois de perdre connnaissance, de chuter comme son père…. Éliane fera savoir à son ancienne institutrice qu’elle est en danger de façon à ce que Pin Pon l’apprenne, vienne à son secours, et agisse en conséquence de cause. Ce qui fut fait. Elle a réussi son coup : il réalise l’acte qu’elle espérait de lui. Il scie le canon d’une carabine Rémington appartenant à son père et passe à l’acte en abattant les deux compères dans la cour de la scierie de Leballech. Le berger allemand de ce dernier se met alors à hurler à la mort, au point que Pin Pon, acteur de ce double meutre, a du mal à se débarasser de l’idée «qu’il ne serait qu’un personnage dans le rêve de ce chien» tant le sentiment d’irréalité l’accompagne dans cette scène. Ça l’a littéralement scié ! Dans cette répétition d’une origine inconcevable qui la rend absente à elle-même ( cet enfant né d’un viol, se sert de F. Montecciari, ce supposé fils de salaud, cette ordure, pour qu’il en paye la dette, en lui faisant tuer les supposés auteurs), Elle réussit aussi à donner à la réalité de la vie de Pin Pon, l’aura d’une déréalisation.


Je ne pensais même plus tellement à ce qu’ils avaient fait à Elle, lui et son beau-frère. C’était devenu aussi irréel que le reste de ma vie. Je crois qu’à partir d’u certain moment, je n’aurais plus été capable d’expliquer pourquoi j’étais là ni ce que je faisais.

Méprise de la répétition

Il y aura un ultime rebondissement. Coup de théâtre ! Les présumés trois noms (Leballech, Touret, Montecciari) n’étaient pas les bons. S’ils ont bien fait le voyage retour pour ramener le piano mécanique chez les Montecciari, le lundi 21 novembre 1955, ils n’étaient pas dans le camion lors de l’itinéraire-aller, le samedi 19 novembre. Il s’agissait de trois autres lascars : Rostollan, Pamier, et un patronyme à consonance italienne, Fiero. Et en recoupant ces données avec les articles de presse du Provençal, il apparaît que l’été 1972 fut un été aussi meurtrier. Ces trois-là furent abattus, en série, les 21 juillet, 18 août et 9 septembre, par un inconnu, disait la presse, avec un automatique 45, un pistolet Colt, à sept coups, de l’armée américaine, sans doute acheté ou volé à un G.I. pendant la dernière guerre». Ce qui n’était autre que le «Goverment Model», oui, calibre 45, l’arme de Gabriel Devigne, le présumé père d’Éliane qui avait dû se le procurer pendant la guerre, lorsqu’il travaillait pour les Américains. Inconcevable, stupéfiant, inimaginable, car autant Elle que sa mère croyaient cet homme suffisamment couard ou lâche pour qu’elles puisent envisager qu’il aît le courage de passer à l’acte. Cette révélation a dû la rendre folle, elle erre sur la plage et se retrouve en hôpital psychiatrique prostrée, indifférente. Elle dit qu’elle a neuf ans et suppose qu’elle pourrait retrouver son père comme avant…

Et c’était vous

C’est le clou de l’affaire qui clôt le récit. Si ce piano mécanique avait été accepté au «clou», il n’y aurait pas eu besoin de le ramener, ou si tout simplement, on n’avait pas décidé de s’en débarrasser, tout cela ne serait pas arrivé. À la fin de l’histoire, vous êtes invité, en tant que lecteur, à vous faire l’avocat de Fiorimondo Montecciari, plaider sa cause, la causalité d’une répétition qui, dans sa mise en jeu s’est déroulée largement à son insu. Il peut s’avérer que la répétition, dans ses pré-supposés, se déroule autour de méprises qui la rendent vaine lorsque tombe sa nécessité et se révèle la mi-prise de ses leurres et de sa vérité.

Trouble

Éliane se promène souvent sans soutien-gorge, les seins nus sous ses chemisiers ou ne met pas de petite culotte sous ses jupes ou ses robes C’est ainsi qu’elle peut venir surprendre Pinpon, allongé sous le chassis des voitures et qui ne pourrait être que troublé par la vue de cete entrejambe, tout au-dessus de lui. Elle est dite, en langage populaire, par les gens du village, aguicheuse, turbulente, provocatrice, «allumeuse». Ça pousserait à la battre ou à la fesser ! À quoi renverrait ce défi érotique, cette provocation hyper-sexuée ? Conçue dans le trouble sexuel, elle ne peut que susciter du trouble, dans un tourbillon de poses et d’attitudes, partagée entre l’abandon de son corps et le raidissement, l’aversion à se laisser aller, en raison de cette saleté, cette saloperie sexuelle qui l’a engendrée : «quand je faiblis, je me déteste, je me tuerais». Naître plus rien…

Elle n’aime que ce qui est trouble. Elle est trouble elle-même, et elle veut mettre ses bras autour du cou, et qu’on la caresse, et être une salope, et n’être plus rien, ni personne. Elle est moi, mais pas vraiment, il faut que je pense tout à sa place.

Cette nomination d’Elle ou cette façon de s’appeler Celle-là semblent trouver leur résonance dans la forme de présence/absence qui la prend dans la chose sexuelle. Prise tout autant que déprise. Double, dédoublée (elle/je) À distance d’elle, indifférente, se garde et se regarde, mécaniquée.

Celle-là est sur le ventre, par-dessus lui, le derrière nu comme pour la fessée, elle se voit comme ça, si excitante et sans défense, elle part une fois. Et tout le temps où elle est secouée, je la regarde avec mon esprit immobile, ni dégoûtée, ni méprisante, rien, et je lui dis : «Oh ! qu’est-ce qu’on te fait ma petite Éliane, qu’est-ce qu’on te fait ?». Sans même me marrer, seulement comme ça, mécaniquement, pour qu’elle aille au bout de son plaisir et qu’on n’en parle plus.


L’écriture littéraire, romanesque de Sébastien Japrisot fait résonner singulièrement ce terme de «coïtération». Ici le récit renvoie au côté mécanique de «l’insu», cette répétition qui déborde le sujet, le désapproprie (je/tu/elle) le déposséde par dédoublement (pulsion/répulsion) de toute présence possible à son existence, à son désir. Il demeure toujours dans le leurre d’un ailleurs qui le maintient au-delà ou en-deça, qui le regarde et lui vole (point de vue) son regard sur l’ici et maintenant.

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