La familia grande - A la lettre violée

Dernière mise à jour : 31 janv. 2021





Chronique d’un inceste tu et annoncé

A la lecture du livre de Camille Kouchner, La familia grande, on pourrait être surpris que la relation de l’inceste comme fait brut, événement brutal, n’intervienne qu’au bout d’une centaine de pages. Et pourtant, ces préliminaires indiquent qu’un événement n’est pas simplement ponctuel mais qu’il est fatalement pris dans des prémices, compris dans des signes annonciateurs. Plusieurs séries se croisent, plusieurs couches s’accumulent, plusieurs causalités ou tropismes sur-déterminent cet abus et font sommation. L’irruption de l’emprise d’Olivier D. ponctue, en premier lieu, une virtualité transférentielle, (du père géniteur vers un beau-père) inscrite dans un manque de présence effective entraînant le vide affectif d’une référence. Cette carence marque, d’emblée, la cicatrice d’une vulnérabilité: Bernard K. est un médecin sans frontières, il déserte la maison. C’est un héros déserteur. Camille est déjà divisée entre exaspération et amour pour lui. Non, il n’est pas simplement égocentrique, soucieux de parader devant les caméras de télévision; il faut en passer par là pour pouvoir sauver le monde. Il y a vraiment chez lui, la force, l’énergie d’une insurrection, même si sa mère, Evelyne P. ne manque pas de lui rappeler

qu’il a une femme dans chaque port et que c’est sa liberté. Il choisi de sauver les autres enfants, pas les siens.

Leur séparation n’est qu’un non-événement (inutile d’en parler) dans la mesure où cet homme n’est jamais là. C’est plutôt un soulagement, pas une catastrophe, en tout cas. Le divorce doit être considéré simplement comme une liberté conquise par les femmes. Point barre. Et quand il arrive à ce père de rentrer à la maison, ses retours de voyage sont pénibles à vivre et transforment l’attente en arrivée redoutée:

Chaque fois, épuisé, il nous maudissait. Il voyait tant de misère, tant de violence… Malnutritions. Assassinats. Zones de guerre. L’existence de ses enfants riant trop fort, renonçant manger de la viande ou nécessitant qu’on les accompagne à une activité quelconque mettait mon père dans des colères que je crains encore. Bernard hurlait. Il nous terrorisait, nous reprochait tous les malheurs du monde.

Et la séparation n’arrange pas les choses puisque l’angoisse redouble lorsqu’il s’agit de retourner vers ce nouveau couple tant les mots de leur belle-mère, toujours prête à rectifier leur conduite, sont humiliants et cinglants. Victor, le frère jumeau, crie, crie comme si on le désarticulait. Il crie à s’en péter les cordes vocales, il perd sa voix au point de suivre des séances d’orthophonie vite interrompues.

Lorsque la mère leur présente ce jeune homme qui a dix ans de moins qu’elle, le coeur de Camille est immédiatement emporté. Il la présente à ses amis comme sa fille, l’encourage pour tout, la porte, la rassure, lui donne confiance. Parlant d’elle et son frère, il disait:

Vous êtes ma vie, ma nouvelle vie, celle que j’attendais, celle que je voulais. Vous êtes mes enfants, et mieux encore.

Rue J.B., mon beau-père remplaçait mon père.

En second lieu, il y a bien sûr, l’arrière-fond culturel des années 1968, une atmosphère incestuelle de confusion de générations, qui instaure un climat de licence où barrières et limites sont plutôt transgressés qu’observées. Dans cette villa de Sanary, où la familia grande se réunit (parents, amis, journalistes, hommes et femmes politiques, surtout de gauche) le beau-père semble régner en maître. Il apparaît comme le grand ordonnateur qui régente tout ce monde. Les plus jeunes draguent ouvertement les plus avancées en âge. A peine ados, les enfants s’embrassent sur la bouche. Il peut arriver à Viouli (c’est ainsi que la mère appelle, étonnamment, son nouvel amant … pour I love you) de rouler une pelle à une jeune fille derrière le dos des parents, de caresser la jambe de la femme de son copain sous la table ou de cracher sa propre salive dans la gueule du chien que l’animal avale à grandes lampées, sous les rires d’un public conquis. L’insinuation et l’allusion sexuelles transpirent de partout. Remettant son paréo, alors qu’il sort de la piscine tout nu, il dit, curieusement, à Camille:

C’est avec les petites carottes qu’on fait les meilleurs ragoûts, ma fille.

Drôle de réflexion, au goût plus que douteux. Que recouvre cette allusion phallique aux «petites carottes » ? On apprendra plus tard qu’il allait mesurer avec un double-décimètre, le sexe du demi-frère de Camille. Il aime ridiculiser Luc, un jeune adolescent, un des copains de la bande, en l’appelant Buc pour insinuer que « Luc bande ». Il se soucie aussi du corps de Camille (sa Camouche) en remarquant que sa poitrine pousse mais qu’il faut quitter le haut tout autant que les petites culottes (comme sa mère) qui ne font qu’accumuler la saleté.

Enfin, Camille a commencé à observer la loi du silence, a appris à se taire consécutivement aux suicides de son grand-père par arme à feu et de la grand-mère par intoxication médicamenteuse. Une chape de plomb s’est abattue sur ses deux événements et a plombé l’atmosphère familiale. Ce choc n’a donné lieu qu’à une réflexion générale de la mère: au nom, encore, de la sacro-sainte liberté. Elle a répondu à sa fille qui la trouve froide et indifférente à l’égard de ses parents, qu’après tout, ils avaient bien le droit de se tuer. Et c’est précisément pour protéger cette mère de nouvelles souffrances (c’est pas la peine d’en rajouter) que Camille se taira sur les agissements du beau-père. L’omerta sur ces deux événements aura de multiples répercussions. Camille est ensevelie par la peur, la peur de ce qui va surgir d’inopiné, de ce qui va arriver de dramatique:

Depuis ce jour-là, dès que le calme s’installe, j’attends le drame. Quelque part, bientôt. Le drame qui, en un tournemain, en une fraction de seconde, modifie la réalité à jamais. Le drame qui ne te demande rien et ne te donne pas d’explication. Le drame auquel tu dois t’habituer parce que tu n’y peux rien. Le drame du souffle coupé, de la vie pour toujours modifiée, des rires annulés, du bonheur mort-né.

Je ne me suis pas trompée. La vie, nos vies se sont arrêtées là.

La mère s’emmure, sombre dans l’alcool. Désormais, sa fille ne lit dans ce regard maternel qu’une supplique à ce qu’elle n’existe plus. Camille ne représentait plus qu’un poids, une contrainte à vivre qui empêchait sa mère, de se tuer, ravagé (même dans le blindage d’un non-dit) par le suicide de sa propre mère. Elle nous en voulait de la forcer à vivre, exaspérée par ceux qui arrivent à survivre.

Le jour où ma grand-mère s’est suicidée, c’est moi que ma mère a voulu tuer. L’existence de ses enfants lui interdisait de disparaître. Nous étions le rappel de sa vie obligée. J’étais sa contrainte, son impossibilité.

Le jour où j’ai perdu ma grand-mère, j’ai perdu ma mère. A jamais.

Le fait

Quand Victor, demande à Camille de venir dans sa chambre pour lui révéler les agissements de son beau-père, il semble perdu dans l’interprétation de ces faits. Tout se trouble, s’emmêle. Se peut-il que ces actes soient répréhensibles, que ce soit mal de la part d’un homme si gentil ? Mais, de toute façon, c’est un secret entre eux, il lui a fait une promesse qu’il ne peut trahir, il ne faut pas en parler, surtout à la mère (prétexte fallacieux) compte-tenu de son état de fatigue consécutif aux suicides de ses parents. Mais, dans ce aveu, son frère jumeau lui formule un voeu fait de quelques mots, brefs mais insistants: « aide- moi à lui dire non, s’il te plaît ». Quel est l’effet de cette pathétique requête pour sa soeur jumelle? Son cerveau se ferme, elle ne comprend rien, surtout si ce nouveau choc a pour cause un beau-père adoré. Elle ne pourra pas entendre cet appel qui, en fait, portait moins, à cet instant-là, sur une dénonciation souhaitée (familiale ou juridique) que sur la réponse à cette question: pourquoi ne pouvait-il pas lui dire non? Elle gardera, donc, longtemps, le silence.

L’hydre de la culpabilité

Faute de dire, la culpabilité se fera morsure de serpent qui viendra, avec son venin et son poison inoculé dans le corps, insidieusement la paralyser, au moment où elle s’y attend le moins. C’est une hydre à plusieurs têtes qui repousse sans cesse, dans de multiples pseudopodes qui la démultiplie en s’accumulant. D’abord, à son âge, cette faute paraît légère, elle ne fait simplement que mentir à sa mère. Mais cette culpabilité pèse davantage quand, faisant corps avec ce qui arrive à son frère jumeau, incorporant, endossant son malaise, elle fait de cette honte une nouvelle gémellité et n’a s’autre expédient que de fuir, de se détacher de lui et de l’abandonner. Ce sont des années de dédoublement de sa présence au monde (dans la réalité, rien ne l’amarre, elle est là et pas là, à la fois) de dissociation entre une coupable adoration de ce beau-père qui, face à la dérive de la mère et l’explosion de sa famille l’a soutenue et l’aversion que représentaient ses gestes à l’égard de son frère jumeau et le dégoût d’elle-même de se taire. Au fond, elle l’a, lui aussi, couvert, protégé. Pire, elle va même jusque’à penser que par sa complicité, elle a participé à l’inceste, qu’elle y a adhéré, dans une double complicité avec cette transgression.

J’avais 14 ans et j’ai laissé faire. J’avais 14 ans et, en laissant faire, c’est comme si je l’avais fait moi-même. J’avais 14 ans et j’ai sans doute pris du plaisir à découvrir un espace que je croyais interdit.

Elle s’attribue le qualificatif de « consentement », elle s’incrimine par consentement. Elle a préféré garder amour de ce beau-père plutôt que de s’en détacher. Et cette hydre suscite en elle un entêtement encore plus monstrueux et pervers (une peine capitale) qui finit par la décapiter et l’achever:

le remords de voler à mon frère la violence qu’il a seul, subi.

« Ce n’est pas ton combat. Simple dépositaire d’un secret d’enfant, tu n’as pas le droit de te plaindre. A toi, il n’est rien arrivé. Tu n’as aucune légitimité.»

Son organisme en est affecté sous la forme d’embolies pulmonaires à répétition qu’elle considère comme une auto-intoxication. Elle suffoque, ne peut plus respirer, les artères où se fait la circulation du sang, sont bouchées. Pourtant, elle va rencontrer un compagnon qui a déjà un enfant d’une première alliance et son corps va pouvoir aussi mettre au monde une fille, Lily. La considération du danger que représente la venue de ces enfants à Sanary, en raison de la présence de ce beau-père, entraîne une résurgence de l’angoisse chez ces deux femmes. Il faut parler à la mère pour justifier leur désertion de ce lieu maudit. Camille se retrouvera enceinte pour une seconde fois « entre gynécologie et pneumologie », et cette fois-ci, d’un garçon: Nathan. Dès lors, elle impose à Victor de prévenir la mère. Et même s’il n’était pas prêt, il l’a fait. Elle associera ce jour à la naissance de Nathan, comme si c’était une même délivrance.

Après une longue année de silence enfouissant encore ce qui s’est passé, elle apprend par son frère que sa mère l’a appelé, lui reparlant des faits pour en minimiser les actes, en relativiser la portée, voire insinuer un implicite consentement. Le beau-père (qui, quand même exerce auprès des enfants, un chantage au suicide), ne nie pas,

Il regrette, tu sais. Mais il a réfléchi, c’est évident, tu devais avoir déjà plus de quinze ans. Et puis, il n y a pas eu sodomie. Des fellations, c’est quand même très différent .

Puis, la mère s’adresse directement à elle et lui balance une explication obscène, une mise en scène oedipienne, (même s’il s’agit de la filiation « adoptive » d’un beau-père) une interprétation cinglante, sauvage et glaçante qui ne peut que faire repousser une tête de plus à l’hydre de la culpabilisation: elle impute à ce jumeau et cette jumelle, trahison et tromperie. La mère retourne la situation en s’arrogeant une place victimaire.

Comment avez-vous pu ainsi me tromper? Toi la première, Camille, ma fille, qui aurait dû m’avertir. J’ai vu combien vous l’aimiez, mon mec. J’ai tout de suite vu que vous essayiez de me le voler. C’est moi la victime. »

Sa fille aurait dû parler avant, dit-elle à sa soeur Marie France P. Elle aurait eu, ainsi, la force de quitter Olivier D. Version manipulatrice que ne peut accréditer Camille. Les deux soeurs se sont brouillées, fâchées et bientôt tout se brouille encore lorsque Camille apprend brutalement par une brève parue dans le Journal le Monde, que l’actrice Marie-France Pisier est morte. « Comme les autres, elle s’est aussi tué, dit la mère ».

Plutôt mourir qu’endosser une nouvelle culpabilité.

Une démarche conjointe chez des avocats du barreau de Paris de grand renom (pour faire contrepoids au réseau de juristes connus par un beau-père spécialiste en droit!) authentifiera la qualification de crime qui doit être puni par la loi mais leur rappellera que les faits sont prescrits vu le délai de leur dénonciation. Cette reconnaissance par un tiers apaise momentanément Camille (c’est une simple infraction juridique, pas un jugement moral), mais une rétraction finale (la plainte retirée) par rapport à l’ouverture d’une enquête (voulant éviter un déballage public qui pourrait affecter leurs vies et leurs enfants) la laisse encore tiraillée entre soulagement et déception. Et puis, ce qui a été tu, privé de paroles, dans cet espace clos de la famille, a fini par tuer la mère, atteinte d’un cancer des poumons. Asphyxiés, ils ont arrêté de respirer. Le livre, du reste, s’ouvre sur la scène des obsèques, où l’impression de fausseté semble avoir tout contaminé. Tout sonne faux, le cadre, les gens, le rituel, les discours…

Le texte se termine par une lettre adressée à la mère qui est, aussi, occasion, à parler de sa gémellité à Victor ( ses désirs entremêlés avec ceux de son frère)

J’avais 14 ans et, quand on est la soeur, on endosse la culpabilité pour alléger l’expérience du frère, on la fait sienne pour la dégager. On s’emprisonne.

et à affirmer son voeu de couper, par cet acte d’écriture publique, avec la surcharge de cette culpabilité, son souhait de dégagement et de détachement:

Je m’arrache à Victor. Au risque de le perdre. Au risque de le blesser plus encore.

Le style de ce texte ne tombe pas dans le « pathos », l’étalage grandiloquent, il est plutôt incisif, haché, contracté voire retenu, empreint de pudeur qui lui donne la force de la litote, à la mesure de l’asphyxie et l’étouffement émanant de cette « familia grande ».

A la lettre violée

De même que des générations de Juifs ont transmis à leur descendance l’angoisse d’une rafle toujours possible à n’importe quel coin de rue (séquelles d’arriérés douloureux), de même, dans ce cas d’inceste intra-familial, la peur d’être violenté sexuellement a pu être insinué et s’insinuer dans le corps des enfants et des petits-enfants. L’abus incestueux d’un de ses membres a contaminé l’ensemble. Le viol serait d’autant plus obscène qu’il est perpétré au nom de l’amour, dans une confusion de sentiments qui, littéralement, abuse l’abusé. Dans ce cas, la violence n’est pas effraction physique mais résulte de l’emprise qu’il suscite. Il s’agirait alors de s’affranchir de ce double abus (corporel/mental), de cette duplicité où l’abusé a été trompé et s’est trompé.

Camille K. évoque la nouvelle d’Edgar Poe, La lettre volée, en rapport avec la façon dont le secret autour de ce viol (dont on ne fait que supputer son contenu) tient, torpille, paralyse tous les personnages de la famille. Jacques Lacan, dans le commentaire de ce texte qui introduit à la lecture des Ecrits, proposera de revenir sur le titre anglais de « purloined letter »en insistant sur l’effet de prolongement, de prolongation qu’entraîne un détournement littéral (ici, en l’occurence de mineur). Qui va s’emparer de ce secret et révéler ce qui était encore lettre cachetée mais qui pouvait sceller le sort de l’abuseur par une lettre de cachet? Avec quelles incidences pour chacun d’eux? Dans l’après-coup, les lettres (letter) de ce récit, les membres de la phrase mis au dépôt sur la page, donnent une nouvelle résonance à cet événement qui a affecté voire démembré toute cette famille. Ces mots arraisonnent, enchâssent l’abuseur entre les barreaux horizontaux de l’écriture. Ce beau-père est passé de l’adoration à l’ordure (litter). Cette lettre n’est plus restée totalement en souffrance. Le texte a stoppé ce qui pouvait encore se dérober à une parole possible sur cette détresse familiale faite de déchirures et d’accrocs.

Si cet inceste tu s’annonçait dans une avant-scène où s’est fabriquée une confusion de sentiments (amour/sexualité) autour de la figure transférentielle d’un beau-père tout-puissant et une fabrique du silence plombant toute parole possible (en particulier sur la série des suicides de la génération antérieure), il a produit, aussi, dans l’après-scène, un retentissement sur les générations futures (les enfants et les petits-enfants de cette familia grande). C’est un événement protéiforme, à têtes multiples qui affecte l’ascendance et la descendance.

Ce témoignage a relancé l’urgence d’un débat juridique remettant en question la prescription des faits (déjà ramenée à un délai de 30 ans à partir de la majorité): faut-il déclarer ce crime sexuel imprescriptible? Est-ce du même ordre que le terrorisme ou les crimes contre l’humanité? Est-il nécessaire d’abolir la notion de consentement en deçà de 13 ans voire 15 ans en matière de relation sexuelle? En tout cas, au-delà ou en deçà du procès juridique du sujet (espace symbolique d’une condamnation qui peut reconnaître un abus, l’attribuer à l’agresseur en amortissant la question de la faute pour l’abusé), cette écriture dit le nécessaire et capital dégagement imaginaire de la culpabilité par rapport à toutes les têtes de l’hydre familial (frères, soeurs, père, beau-père, enfants, petit-enfants…) ainsi que l’inconvenance, le « réel » en jeu dans le trouble que suscitent les tropismes incestueux et qui peut s’entendre dans l’espace profane d’une analyse.



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