Jusqu'à la caricature...

Dernière mise à jour : 1 janv. 2021




La position "profane" de la psychanalyse n'équivaut pas à une "profanation" des croyances ou des idéologies qui peuvent soutenir l'assise subjective des individus. Elle les interroge quand vacille cet étayage ou quand ce soutènement est fortement ébranlé, y compris dans l'espace laïque de la liberté d'expression. On peut remarquer que l'athéisme radical est plutôt rare puisqu'il a besoin de recourir à des images de Dieu (au lieu de le nier résolument) pour alimenter la transgression. Dans cette condensation: "tout ça pour ça", le redoublement de ce "ça" pose la question du passage du trait d'esprit (lignes d'un dessin) au trait létal, au dessein meurtrier que ça a entraîné. Le Monde

L’allergie nationale au fait religieux est une erreur intellectuelle et une faute politique William Marx

Si, face aux attentats, l’armation d’une résistance absolue est compréhensible, est-il opportun d’acher dans l’espace public, comme cela a été le cas à Toulouse et à Montpellier, des images moquant les religions ?, s’interroge le professeur au Collège de France

Face aux attentats islamistes qui frappent notre pays, croît la tentation de déclencher une guerre symbolique contre l’islam. Tel est le piège que nous tendent les terroristes, aidés en cela par une faiblesse spécifiquement française : la difficulté congénitale de la République à donner une place au fait religieux, toutes confessions confondues, comme si les religions constituaient en soi une menace contre la paix civile. Les raisons historiques de ce malaise remontent, au-delà de la Révolution, à la querelle gallicane. Nos voisins européens n’ont pas ces mêmes préventions. L’église est chez nous moins sacrée que l’école. Ainsi, le 21 octobre, en réponse à l’assassinat du professeur Samuel Paty, les hôtels de région de Toulouse et de Montpellier projetèrent sur leur façade des caricatures de Charlie Hebdo visant les religions, notamment l’islam. Certains voudraient acher ces caricatures sur tous les établissements scolaires. Pendant ce temps, de l’autre côté de la Méditerranée et du Bosphore, des manifestants piétinent le drapeau français et appellent au boycott de nos produits au motif que la France serait devenue un pays officiellement anti-musulman. Ils sont en partie manipulés par des dirigeants qui détournent le sens de propos récemment tenus par le président de la République et par le gouvernement. Dans toute cette aire, il convient de raison garder. Lorsqu’un enseignant est sauvagement assassiné dans l’exercice de ses fonctions, on peut comprendre qu’avec l’émotion générale, la première réaction soit d’armer une résistance absolue contre toutes les intimidations et tentatives de restriction de la liberté d’expression. L’intention est légitime. Le moyen l’est moins : est-il opportun d’acher dans l’espace public, et a fortiori sur des bâtiments officiels, en guise d’étendard, des images tournant en dérision les religions et susceptibles de choquer les fidèles ?

Délicatesse pédagogique

Le paradoxe est que Samuel Paty lui-même prenait au contraire d’in!nies précautions avant de montrer de telles images à ses élèves, les invitant au besoin à détourner le regard. C’est pour cette délicatesse pédagogique qu’il nous apparaît à juste titre comme un enseignant modèle, respectueux des consciences, et c’est pourquoi son assassinat nous paraît d’autant plus ignoble. Mais comment détourner le regard d’une caricature lorsqu’elle s’aaffiche sur un bâtiment officiel ? La fidélité que nous devons à la mémoire de ce professeur exemplaire passe par une meilleure compréhension de la nature et de la fonction des caricatures. Il ne s’agit pas d’images neutres, mais d’armes à visée satirique et polémique. Comme le comique et l’ironie, la caricature n’est compréhensible que dans le cadre d’une communauté qui en partage les codes symboliques et les attendus idéologiques. En dehors de ce cadre, elle apparaîtra nécessairement déplacée, voire offensante et agressive. Il est donc indispensable de préserver les espaces où la caricature peut se donner libre cours sans risquer d’être mal comprise : les journaux et les livres au premier chef, qu’ouvrent seuls ceux qui veulent les lire, les musées, les galeries et les bibliothèques. En revanche, il serait malvenu de les exposer dans un espace ouvert à tous les regards et de les institutionnaliser. Une caricature ne saurait être une bannière de ralliement national, sauf à faire de la dérision et de l’insulte un message politique. Mais la France, dira-t-on, n’est-elle pas le creuset de l’émancipation vis-à-vis de tous les pouvoirs et de toutes les Eglises ? Exposer sans frein ces caricatures, n’est-ce pas rester !dèle à la tradition nationale du comique libérateur, celui de Rabelais et de Voltaire ?

Esprit de concorde

C’est mal lire Voltaire, qui n’aurait pas approuvé l’usage public et offciel de caricatures antireligieuses. Son idéal était la coexistence paci!que de toutes les confessions, des croyants et non-croyants, qui se respecteraient mutuellement dans l’espace public. Relisons les Lettres philosophiques et leur description de l’Angleterre comme utopie réalisée d’une laïcité bien comprise : « Entrez dans la Bourse de Londres (...) ; là le juif, le mahométan et le chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute (...). Au sortir de ces paci!ques et libres assemblées, les uns vont à la synagogue, les autres vont boire, celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père par le Fils au Saint-Esprit (...), et tous sont contents. » Rester fidèle à l’esprit de Voltaire et à celui de Samuel Paty, c’est mettre en œuvre cet esprit de concorde entre les religions. C’est aussi accepter le fait religieux comme partie intégrante des cultures en général et de la nôtre en particulier. Cela ne concerne pas seulement l’islam, sur lequel du reste, on l’ignore trop, Voltaire écrivit, comme sur Mahomet, des pages très positives dans son Essai sur les mœurs. En 2017, un instituteur de l’Indre, Matthieu Faucher, fut sanctionné pour avoir fait travailler ses élèves sur des passages de la Bible, qu’il envisageait pourtant dans une perspective exclusivement culturelle. Une telle sanction ne laisse pas de m’inquiéter en tant qu’historien des littératures et des cultures. Cette allergie nationale au fait religieux est une erreur intellectuelle et une faute politique. En considérant les moindres signes extérieurs d’appartenance religieuse comme des actes antirépublicains, en occultant la dimension culturelle et sentimentale des religions, elle nous expose à des excès et à des incompréhensions dont profitent les terroristes. On peut tout à fait souhaiter, à titre privé, la disparition des religions. En attendant, leur existence est un fait constitutif de notre passé et de notre présent, et notre avenir ne pourra se construire que sur la reconnaissance d’un tel fait et sur la sanctuarisation d’un espace public non-offensant, accueillant à tous et apaisé, c’est-à-dire pleinement laïque.

William Marx est professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de littératures comparées. Dernier ouvrage paru : « Vivre dans la bibliothèque du monde » (Collège de France-Fayard, 80 p., 12 euros)


Du déni à l'acte manqué


Après avoir traité Jo Biden de tricheur, d'usurpateur, contestant la légitimité de son élection: "Depuis quand, ce sont les médias américains qui décident de l'élection? Le camp des Démocrates auto-proclame précipitamment son président de peur qu'on découvre leurs fraudes", Donald Trump a voulu poursuivre son imposture en convoquant une conférence de presse à Philadelphie, dans un grand et luxueux hôtel, le Four seasons. Son avocat s'est retrouvé devant un magasin paysager, sur un parking que jouxtaient un sex-shop et un crématorium. L'homonymie a plus d'un tour dans son sac. Cet acte manqué d'un Trump se trompant lui-même, à son corps défendant, a réussi à ridiculiser sa toute- puissance qui vient échouer sa charge libidinale et l'enterrer dans ces lieux insolites. L'acte manqué a interprété, entamé le déni trumpiste de la castration qui ne veut rien savoir de la perte et la masque par le recours aux fake news.


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