Le consentement de Vanessa Springora

Dernière mise à jour : 1 janv. 2021




L'écriture de ce roman bouleverse le couplage des polarités: victime / bourreau proposé dans le champ psycho- pathologique, en matière de prédation sexuelle.

Délivre

- Caduques du fœtus (placenta, cordon, enveloppe) expulsés lors de l’accouchement.

- Au pluriel : décombres, restes de construction.

Le titre du livre de Vanessa Springora, Le Consentement, pourrait sonner comme scandaleusement subversif ou politiquement incorrect pour qui le lirait sous l’angle exclusif de l’ordre moral ou du régime juridique. Quoi de plus déplacé ou abusif, en effet, que d’accoupler l’assentiment à l’abus, de conjuguer tropismes et aimantation avec le mouvement- même de la prédation sexuelle !. D’autant que l’article « le » précis et tranchant, confère à cet intitulé une définition hautement implacable. Et pourtant, (et c’est la force de son écriture qui s’écarte de tout ressentiment), cette femme découple l’opposition binaire entre victime et bourreau, se démarquant, ainsi, de toute position victimaire, en titrant autrement l’alliage de son rapport à Gabriel M Et même si des thérapeutes en tout genre se sont échinés à la convaincre de cette victimisation, elle ne trouvera pas ça tout à fait juste. Elle dira qu’elle s’est débattue pendant des années avec cette notion incapable de s’y reconnaître et de s’y laisser assigner. Comment admettre qu’on a été abusé si on ne peut nier d’avoir été consentant ?

Son consentement porte aussi sur le fait qu’elle se résout, consent, non sans mal, à écrire ce livre. Rien ne fera plus écran à la relation de sa capture. Cet acte de publication aura pour effet de faire passer cette période de sa vie au public malgré les conséquences que ce récit détaillé pourrait entraîner pour son cercle privé familial voire professionnel et nobostant le risque d’attaques dont elle serait l’objet en tant, justement, que nostalgiques et revanchardes de l’ordre moral. Cette attirance pour l’écriture se manifeste très vite puisqu’à la différence des autres enfants qui passent leurs journées dans les arbres, elle passe les siennes dans les bouquins, noyant l’inconsolable chagrin de l’abandon de son père. Elle, aussi, écrira des livres. C’est son royaume, son terrain de jeu au point que son père ne manque pas de la réprimander lorsqu’il la surprend dans sa bibliothèque, scrute les étagères comme un inspecteur des impôts, et hurle comme un dément : « Tu as touché à ce livre, ce livre et ce livre ! » Quel mal y aurait-il à toucher un livre ! Elle même pense qu’elle lit trop, des romans auxquels elle ne comprend pas grand’chose, si ce n’est que l’amour fait mal. Dévorant ces ouvrages, elle se demande même « pourquoi souhaite-t-on, si précocement, être dévoré ? » comme si ces tropismes amoureux étaient déjà marqués par ce « trop » de la captation. En tout cas, tout ça la lie à l’écriture sans qu’elle sache encore que cette passion livresque fera le lit de son attirance pour un grand écrivain de l’époque et nourrira cette liaison dévorante. Elle sera « touchée » (cette fois-ci, ça sera mal et ça lui fera mal) par les livres et par le corps de cet homme.

Et pourtant, à un moment crucial de sa vie avec G., elle découvrira. que « les livres sont un piège dans lequel on enferme ceux qu’on prétend aimer » qu’il y a capture d’image quand elle lit dans les fictions de cet écrivain, l’étalage et l’instrumentalisation de leur relation qu’il transforme toujours à son avantage narcissique. Elle serait la traîtresse qui a ruiné cet amour idéal. Les écrivains sont bien pire que tout le monde, ce sont des vampires. Alors elle est résolue à abandonner toute velléité littéraire, elle se détournera des livres et n’envisagera plus d’écrire.

Mais, nous dit-elle, « l’inconscient est fabuleusement retors ». L’empreinte livresque et littéraire insiste. Elle va donc effectuer un retournement du contexte qui va prendre l’allure d’une re-torsion topologique par enchâssement de ce personnage dans un texte (inédite forme de représailles).

prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre.

Le prédateur sera pris dans les saillies de ses trouvailles d’écriture, à elle (cette fois-ci) les mailles du filet et de l’entrefilet des lignes de son récit.

Oui, le temps de cette prédation était prédatée. Son chiffrage s’engendre dans l’empreinte négative d’un père géniteur « qui n’est pas un rempart pour elle mais rien qu’un courant d’air et qui ne connaît même pas l’adresse de la rue de son école. » C’est un père aux abonnés absents qui a laissé dans son existence un vide insondable. L’emprise perverse de G.M. s’inscrit dans cette version d’un père anesthésiant et désaffectivant. Cette avidité transférentielle dans laquelle une confusion de langues entre amour et sexe la précipite pour combler ce vide, à tout prix, va la dévorer :

Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien.

G. apparaît comme la cristallisation de traits, la condensation de figures qui exercent, sur elle, une fatale fascination. Lors d’un dîner auquel elle est convié par sa mère, elle est assise auprès de cet homme et est vite subjuguée par sa prestance : elle confond d’emblée son sourire avec un possible sourire paternel ; elle ne s’est jamais senti regardée de cette façon et donc désirée, pour la première fois. La voix, légèrement suintante, s’insinue en elle, comme un charme, un envoûtement. Elle a mordu à l’appât.. C’est la pulsion scopique ou invocante) qui est mise en jeu dans le rapport à la sexualité et qui ne serait pas simplement l’apanage des hommes. Cet homme, qui, de plus, a le panache de l’écrivain, dégage pour elle une aura cosmique. Adjectif qui prend une tonalité comique quand, après-coup, on connaît la suite tragique de cette démoniaque comédie faite de mensonges, faux-semblants ou tromperies. Cet instantané de la rencontre (instant de voir et d’entendre) nous fait savoir que, côté femme, aussi, le montage des objets a. (ici, en l’occurrence le regard et la voix) est mis en jeu dans l’aimantation sexuelle. L’imposture de G. ira jusqu’à justifier sa conduite par sa vocation à empêcher les filles qu’il séduit de devenir des paumés ou des rebuts de la société !

Les premiers signes de l’emprise et de la possession apparaissent lorsqu’il souhaite, impérativement, l’aider à rédiger une dissertation, s‘appropriant l’espace créatif de son élève, comme si c’était lui, exclusivement l’écrivain. Mais le paroxysme survient au moment précis où se révèle sa duplicité. Déjà, depuis qu’elle avait lu les livres interdits qu’il publiait, elle avait senti combien ces récits exhibant et détaillant ses fresques à Manille, puaient le visqueux et le sordide. Par ricochets, elle s’en trouvait souillée et avilie, ne percevant plus la moindre trace d’amour dans leur intimité. Le sortilège commençait à se dissiper. Il le fut irrémédiablement quand elle lut sur les carnets noirs de cet écrivain, qui traînaient négligemment posés sur le lit (acte manqué ou intention maligne) la description d’un rendez-vous pris avec une autre adolescente. Il eut beau se défendre en arguant qu’il s’agissait du brouillon d’un futur roman (brouillage entre fiction et réalité), ce fut en vain : cette parade mensongère ne fit qu’accentuer, précipiter, acter une brouille définitive. Elle ressentit cet instant comme un coup de poignard dans le dos, une perfidie de trop, une insulte à sa confiance, la marque d’une insupportable trahison. Trompée, flouée, elle ne put que s’en prendre à son corps. Rien ne pouvait plus être sauvé. La fenêtre d’une réalité brisée faisait chanceler le cadrage de son existence. Elle se précipita vers le parapet qu’elle enjamba, voulant sauter dans le vide engendré par cette désillusion. Il la retint, in extremis. La posture perverse de l’emprise s’est doublée d’une imposture duplice, une tromperie sur un amour qu’elle attendait, singulier et qu’elle appelait éperdument comme reconnaissance.

Hébétée, errante, elle se réfugie chez Émile C., un ami de G. en qui, elle pense avoir confiance, aimantée par la ressemblance de cet écrivain roumain avec son grand-père. Mais là encore, l’étayage qu’elle avait échafaudé s’effondre.. C. soutient sans aucun scrupule et sans l’ombre d’un doute Gabriel M.

C’est un très grand artiste dont vous devez accompagner la carrière, accepter la personnalité et, de toute façon, le mensonge est la littérature.

Nouvelle justification perfide, nouvel argument insoutenable qui finissent par achever, chez elle, tout sentiment de fiabilité en son existence. .Elle sort de toutes ces épreuves, ravagée, saccagée, en perdant même la trace d’elle même, la preuve qu’elle existe vraiment.. Volatilisée, évaporée, elle se déréalise, se dépersonnalise au point qu’elle voit

en transparence, squelette, nerfs, tendons, chair et même cellules grouiller sous ma peau. N’importe qui aurait pu voir à travers de mon corps. Je n’étais plus qu’un amas de photons poudreux.

Par la suite, la rencontre avec un jeune homme s’avèrera difficile en raison des séquelles et des résurgences (enchâssement de traces)

Et surtout, je ne peux pas lui dire que l’image impossible à chasser, chaque fois que je fais l’amour avec lui, c’est celle de G..

Ça se soldera par une rupture. « Personne n’aime les jouets cassés » ajoutera-t-elle. .

Le ton juste de ce récit émane de ce que Vanessa S. nomme « l’interstice de la vulnérabilité », la faille dans laquelle viennent se glisser les griffes du prédateur. L’emprise de G. s’est insinuée dans la méprise de V. Ce n’est pas un consentement éclairé par la conscience, le discernement d’une situation ou par un choix rationnel, ni un consentement par complaisance. Il résulte plutôt de l’obscur aveuglement d’une fatale répétition. Ce texte opère, justement, une nette démarque qui dégriffe le concept trop univoque et abusif de « victime ». Ce livre ne passe pas outre cette expérience intime d’abus (dans les deux sens de prédation et de duperie) mais outrepasse (dans un passage au public de son témoignage) une position exclusive de rancœur, de plainte ou de ressentiment. Ce témoignage nous enseigne que l’analyse, dans son inconvenance majeure et son hétérotopie radicale, se distingue du seul sujet du droit (même s’il peut être un acte décisif pour quelqu’une ou quelqu’un) et entend le procès du sujet, le sujet de l’inconscient, assujetti à la zone grise et trouble de méprises et de bévues.

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